Imam Abu Hanifah : Le juriste pionnier (Partie 3)
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La réputation intellectuelle de l’imam Abu Hanifah
La réputation de l'Imam Abu Hanifah pour son analogie, son esprit critique et son originalité s'est établie assez tôt dans sa carrière.
Il a été décrit par certains comme un homme de rayon et qiyas. Beaucoup ont laissé entendre indirectement qu'il ne possédait pas une connaissance suffisante des Hadiths et des fiqh. Certains allaient jusqu’à laisser entendre qu’il compliquait les choses, voire innovait. Par exemple, `Abd Allah ibn al-Moubarak, un érudit bien connu qui avait étudié avec Abu Hanifah, rencontra le grand imam syrien al-Awza`i. Le Dr Nadwi présente la rencontre entre al-Moubarak et al-Awza`i :
« Al-Awza`i a qualifié Abu Hanifah de 'un innovateur apparu à Kufah' et a découragé 'Abdullah de l'écouter. Puis, à partir de ses notes, 'Abdullah a raconté certaines questions juridiques complexes traitées par « un cheikh que j'ai rencontré en Irak ».
Al-Awza`i a commenté : « C'est un noble Cheikh ; allez en apprendre davantage auprès de lui. »
« C'est le même Abou Hanifah que vous m'avez interdit », a déclaré `Abd Allah.
Plus tard, al-Awza`i rencontra Abu Hanifah à La Mecque et discuta des questions que `Abdullah ibn al-Mubarak lui avait présentées. Abu Hanifah les a expliqués de manière beaucoup plus détaillée que `Abdullah ne l'avait enregistré.
Lorsque les deux hommes se séparèrent, al-Awza`i fit remarquer à `Abdullah :
« J'envie cet homme pour sa connaissance abondante (et) son intelligence parfaite, et je me repens devant Dieu, car je me suis clairement trompé à son sujet. Restez près de cet homme, car il est différent de ce qui m'avait été rapporté. »
De la même manière, nous trouvons de nombreux cas dans la vie d’Abou Hanifah où des personnalités majeures font l’éloge de lui et de ses connaissances.
Le statut Tabi`i : connexion avec les compagnons du Prophète
Outre sa crédibilité, l’Imam Abu Hanifah jouissait d’un statut dont aucun des trois autres Imams ne jouissait. C'est-à-dire le fait qu'il était considéré comme un successeur/disciple des compagnons, ou un tabi'i. Il avait rencontré un certain nombre de compagnons du Prophète, notamment : Anas ibn Malik, Sahl ibn Sa`d, Abu al-Ṭufayl, `Amir ibn Wathilah et Jabir ibn `Abdullah.(1)
Parmi les étudiants estimés de l'Imam Abu Hanifah figuraient Abu Yusuf, Muhammad ibn al-Hasan al-Shaybani, Zufar ibn al-Hudhayl ibn Qays et Hasan ibn Ziyad. L'Imam Ahmad ibn Hanbal a étudié auprès d'Abu Yusuf et l'Imam al-Shafi`i a étudié auprès de Muhammad ibn al-Hasan al-Shaybani.
Développer une approche systématique du Fiqh islamique
Abu Hanifah a suivi la pratique de Kufah car c'était l'endroit où il a grandi. Il s'est formé sous la tutelle de Hammad et a parfaitement compris l'évolution de fiqh au fil du temps. Alors que le fossé entre la communauté musulmane grandissante et les compagnons commençait à se creuser parallèlement à la présence de points de vue divergents et parfois contradictoires sur les questions juridiques, Abu Hanifah s'est rendu compte de la nécessité d'une approche systématique.
Il est urgent de disposer d'un ensemble organisé de principes généraux et de règles particulières. Abu Hanifah a créé une équipe composée de ses étudiants éminents. Avec cette équipe, il les consultait, discutait et débattait des problèmes avec eux, puis il tirait des conclusions. Les lois étaient divisées en domaines dans un ordre qui nous est familier aujourd'hui : ṭaharah, ṣah, ṣhumetc.(2)
Les 5 conditions du Qiyas (déduction analogique)
Dans son approche systématique, Abu Hanifah s'est appuyé d'abord sur le Coran, puis sur leSunna suivi de ijma' et qiyas. Pour des questions de qiyas il était très scrupuleux et posait des conditions strictes car cela impliquait de faire ijtihad. Selon l'Imam Abu Hanifah, les conditions suivantes doivent être remplies pour que qiyas/analogie pour être valide :(3)
- Première condition: Le `illah (la raison) du cas initial doit être susceptible d’une compréhension et d’une explication rationnelles. Si ce n’est pas le cas, il n’y a aucune possibilité d’étendre la décision à une situation nouvelle car l’analogie ne peut être rationnellement justifiée.
- Deuxième condition: La situation pour laquelle une décision est demandée ne doit pas être une situation pour laquelle une décision établie existe déjà dans les textes. Si le sujet est traité dans le Coran ou Sunnaalors tout ajout ou modification par analogie avec une autre décision est invalide.
- Troisième condition: Si la décision initiale dans la situation initiale est de nature exceptionnelle, elle ne peut pas être étendue par analogie pour donner une nouvelle décision pour une nouvelle situation. La raison en est que le `illah dans un tel cas n’est par définition pas susceptible d’une généralisation, il reste cantonné au cas particulier.
- Quatrième condition: Une décision dérivée par analogie juridique ne doit nécessiter aucune modification d'une règle établie dans les textes ou dans la forme de cette règle dans ces textes. Si c'est le cas, l'analogie n'est pas valide
- Cinquième condition: Le `illah sur laquelle se fonde la décision initiale ne devrait pas être étroitement liée à la situation initiale. Si tel est le cas, le `illah ne peut être généralisée et une extension analogique de la décision à une situation similaire est dangereuse.
À suivre.
(2) Nadwi, Abou Hanifah, 57 ans.
