Le temps : la confiance la plus précieuse de l’âme

Le Coran déclare : « (Je le jure) Au fil du temps, l'homme est effectivement dans un état de perte. Sauf ceux qui ont cru, accompli des actions justes, s’exhortant mutuellement à suivre la vérité et s’exhortant mutuellement à faire preuve de patience. » (103 : 1-3)

Parmi les divers serments trouvés dans le Noble Coran, aucun n'englobe une profondeur, une universalité et une ampleur aussi profondes que le serment divin du temps lui-même. La sourate al-'Asr est peut-être le chapitre le plus concis et le plus complet du Coran.

C'est pour cette raison que l'Imam al-Shafi'i, qu'Allah lui fasse miséricorde, a réfléchi sur ces versets et a dit : « Si les gens réfléchissaient uniquement à cette sourate, cela leur suffirait. » En seulement trois courts versets, Allah a résumé la condition humaine tout entière : notre état perpétuel de perte à mesure que le temps passe, et le seul chemin vers le salut : la foi, l’action juste, l’encouragement mutuel vers la vérité et la patience.

Le temps n'est pas simplement une mesure de nos journées ; c'est le tissu même de l'existence elle-même. À chaque respiration que nous prenons, à chaque instant qui passe, une partie de notre vie nous échappe irrémédiablement. Nous ne sommes pas les propriétaires du temps, nous en sommes les dépositaires temporaires, responsables de chaque seconde qui nous est accordée.

Le fondement caché du culte divin

La centralité du temps dans l’Islam devient frappante lorsque nous examinons les cinq piliers de notre foi. Au-delà de la Shahādah (déclaration de foi), chaque pilier de l’Islam est étroitement lié au temps, révélant que la dévotion en Islam se mesure non seulement par la sincérité mais également par son actualité.

Salah (prière):

Les cinq prières quotidiennes se voient attribuer chacune leur fenêtre de temps spécifique. Allah dit : « Certes, la prière est une obligation pour les croyants qui est liée au temps.«  (4:103). Prier en dehors de l’heure prévue, c’est perdre son essence même. La journée du croyant est ainsi structurée autour de ces cinq rendez-vous avec le Divin-Fajr avant le lever du soleil, Dhuhr après midi, 'Asr l'après-midi, Maghrib au coucher du soleil et 'Isha après le crépuscule. Ces prières agissent comme des points d’ancrage, empêchant l’âme de dériver vers l’insouciance.

Ṣawm (jeûne):

Le jeûne du Ramadan se limite aux jours d'un mois spécifique, commençant chaque jour à l'aube et se terminant précisément au coucher du soleil. Le croyant apprend à maîtriser le temps à la minute près, en s'arrêtant pour manger quelques instants avant le Fajr et en rompant le jeûne dès l'instant où le soleil disparaît. Grâce à cette précision temporelle, le jeûne devient une école d’autodiscipline et de conscience de Dieu.

Zakāh (l'aumône):

L'obligation de la Zakat n'est due qu'après le passage d'une année lunaire complète (hawl) au-delà de laquelle l'épargne atteint le seuil minimum (niṣāb). Cette condition temporelle nous enseigne que la générosité doit être cohérente et responsable, et non sporadique ou fantaisiste. Cela entraîne le croyant à penser en termes de cycles annuels et de responsabilité à long terme.

Hajj (pèlerinage):

Peut-être qu’aucun pilier ne démontre plus dramatiquement le caractère critique du temps que le Hajj. Le pèlerinage n'est valable que pendant les mois spécifiés (de Shawwal à Dhul-Hijjah) et ses rituels de base doivent être accomplis à des jours précis. Se tenir dans la plaine d'Arafah le 9 Dhul-Hijjah, même quelques instants avant le coucher du soleil, valide l'ensemble du pèlerinage. Manquer ce statut, quel que soit le nombre d’autres rituels accomplis, annule entièrement le Hajj. De même, la lapidation à Mina, le séjour à Muzdalifah et d'autres rites sont chacun liés à leurs heures fixées.

Ainsi, tout acte de culte en Islam est ancré dans le temps. Honorer le temps, c’est honorer le culte lui-même ; perdre du temps, c’est négliger le but même de notre création.

La guidance prophétique sur le temps

Le Messager d'Allah ﷺ a souligné la valeur du temps tout au long de sa vie bénie. Il nous a enseigné : « Il y a deux bénédictions que beaucoup de gens gaspillent : la santé et le temps libre » (Bukhari).

Comme cette affirmation est profonde ! Dans notre poursuite incessante d’objectifs mondains, nous gaspillons notre santé pour acquérir de la richesse, pour ensuite dépenser cette richesse plus tard en essayant de retrouver notre santé. De la même manière, nous perdons notre temps libre dans des activités insignifiantes, pour ensuite souhaiter désespérément plus de temps lorsque la mort approche.

Le Prophète ﷺ a également dit : « Profitez de cinq avant cinq : de votre vie avant votre mort, de votre santé avant votre maladie, de votre temps libre avant de vous occuper, de votre jeunesse avant votre vieillesse et de votre richesse avant votre pauvreté » (al-Ḥākim).

Ces mots constituent une philosophie de vie globale. Ils nous rappellent que chaque bénédiction a une date d’expiration et que la sagesse consiste à l’utiliser avant qu’elle ne disparaisse. La jeunesse ne dure pas, la santé se dégrade inévitablement, le temps libre se raréfie et la richesse peut disparaître du jour au lendemain. Le croyant intelligent saisit ces opportunités tant qu’elles durent.

Comment les pieux prédécesseurs appréciaient le temps

Les premières générations de musulmans considéraient le temps comme un dépôt sacré, et leur vie reflétait cette conscience de manière remarquable.

Hasan al-Basri, le grand érudit et ascète, rappelait à ses étudiants : « Ô fils d'Adam, tu n'es qu'un nombre de jours. Chaque fois qu'un jour passe, une partie de toi disparaît. Il a vécu cette réalité, ne laissant jamais passer un instant d’insouciance. On raconte qu'il pleurait à l'approche de la nuit, disant : « Peut-être que cette nuit me mènera à la tombe, et je ne me suis pas suffisamment préparé. »

Ibn al-Qayyim, l'éminent étudiant de Shaykh al-Islam Ibn Taymiyyah, a écrit profondément : « La perte de temps est pire que la mort, car la mort vous sépare de ce monde, mais la perte de temps vous sépare d'Allah. » Il a compris que la mort physique est inévitable et naturelle, mais que la véritable catastrophe est la mort spirituelle – la mort du cœur par négligence.

L'imam Ahmad ibn Hanbal, bien qu'ayant atteint le sommet de l'érudition islamique, disait : « De l'encrier jusqu'au cimetière », ce qui signifie qu'il continuerait à rechercher et à enseigner la connaissance jusqu'à son dernier souffle. Même lors de sa dernière maladie, les étudiants se rassemblaient autour de son lit pour apprendre de lui. Lorsque certains lui suggérèrent de se reposer, il répondit : « La plume est avec moi jusqu'à ce que j'entre dans la tombe. »

Al-Khaṭīb al-Baghdadi raconte à propos de l'Imam al-Bukhari, le compilateur du recueil de hadiths le plus authentique après le Coran, qu'il ne perdrait même pas un instant. S'il voyageait et que ses compagnons s'arrêtaient pour se reposer, il continuerait à réviser les hadiths. Quand les autres dormaient, il écrivait. Ses étudiants ont rapporté que dans les derniers instants de sa vie, il corrigeait et vérifiait encore les récits.

'Abdullah ibn al-Moubarak, le grand érudit, guerrier et marchand, a réussi à exceller simultanément dans plusieurs domaines. Lorsqu’on lui a demandé comment il avait accompli tant de choses, il a attribué cela au fait de valoriser chaque instant. Il mémorisait des hadiths lors de voyages commerciaux, pratiquait le culte pendant les pauses et enseignait aux étudiants entre les transactions. Pour lui, aucun moment n’était trop petit pour être rempli de bénéfices.

L'Imam al-Shafi'i divisait sa nuit en trois parties : un tiers pour écrire et compiler des connaissances, un tiers pour l'adoration et un tiers pour le repos. Il a fait remarquer : « Je n'ai jamais débattu avec quelqu'un en désirant qu'il fasse une erreur, car la connaissance ne se multiplie pas par la défaite des adversaires, mais par l'émergence de la vérité. »

Lignes directrices pratiques pour honorer le temps

Ancrez votre journée autour de la prière
: Plutôt que d'intégrer les prières dans votre emploi du temps, construisez votre emploi du temps autour de vos prières. Laissez Salah définir la structure de votre journée. Ce simple changement de perspective transforme le temps d’un concept profane en un cadre spirituel.

Surveillez les heures du matin: Le Prophète ﷺ a spécifiquement prié pour la bénédiction tôt le matin : « O Allah, bénis ma Oumma à ses petites heures » (Tirmidhi). Il y a une barakah cachée dans ces moments calmes après Fajr. L'esprit est frais, le monde est calme et l'âme est réceptive. De nombreux prédécesseurs vertueux accomplissaient le matin ce que d’autres ne pouvaient accomplir en une journée entière.

Planifier avec intention: Écrire des objectifs et organiser votre semaine n'est pas simplement une efficacité matérielle, c'est une manifestation de sincérité dans l'accomplissement de votre objectif. Lorsque vous envisagez de lire le Coran, de rendre visite aux malades ou de rechercher la connaissance, vous honorez la confiance du temps qu'Allah vous a donné.

Transformez les moments d'inactivité: Chaque instant de temps libre est une épreuve. L’utiliserez-vous pour polir votre cœur ou le laisserez-vous rouiller ? Utilisez le temps d'attente pour le dhikr (souvenir), le temps de trajet pour écouter des conférences bénéfiques ou de brèves pauses pour communiquer avec votre famille.

Réfléchissez régulièrement à la mort: Le Prophète ﷺ a conseillé : « Souvenez-vous souvent du destructeur des plaisirs », faisant référence à la mort (Tirmidhi). Lorsque nous nous souvenons que notre temps est limité, nous devenons plus conscients de la façon dont nous le passons.

Le temps : la confiance la plus précieuse de l’âme

Lorsque nous utilisons le temps consciemment et avec détermination, quelque chose de profond se produit : le cœur commence à se polir. L’insouciance se transforme en conscience, la routine devient culte et la gratitude renaît dans l’âme. Chaque instant est reconnu comme le cadeau qu'il est véritablement.

La gestion du temps en Islam ne consiste pas à intégrer davantage de tâches dans notre journée ou à atteindre des indicateurs de productivité mondains. Il s’agit de vivre avec un but, avec un cœur qui bat en souvenir constant d’Allah et avec la conscience que nous nous tiendrons devant Lui et que nous rendrons compte de chaque instant qu’Il ​​nous a accordé.

La question qui sera posée au Jour du Jugement dernier est claire : « Ce jour-là, vous serez sûrement interrogé sur les bénédictions » (Coran 102 : 8). L’une des plus grandes de ces bénédictions est le temps lui-même : les heures, les jours et les années qui nous ont été donnés. Comment les avons-nous dépensés ? Les avons-nous remplis de foi, d'actes justes, de vérité et de patience, comme le commande la sourate al-'Asr ? Ou avons-nous rejoint les rangs de ceux qui sont en perte ?

Le choix nous appartient, mais le moment est venu de choisir, car à chaque instant qui passe, l'opportunité diminue et la rencontre avec Allah se rapproche. Comme le disaient les Arabes : « Le temps est comme une épée : si vous ne coupez pas avec, il vous coupera ». Saisissons donc cette précieuse confiance avant qu'elle ne nous échappe, et vivons chaque jour comme si c'était notre dernière opportunité de gagner le plaisir de notre Seigneur.

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