Au-delà du mouvement des cafards : l’Inde a besoin d’une alternative démocratique, pas d’un spectacle politique
« La démocratie n'est pas simplement une forme de gouvernement. C'est avant tout un mode de vie associé, d'expérience commune communiquée. » — Dr BR Ambedkar
Les mots comptent. Elles revêtent encore plus d’importance lorsqu’elles sont prononcées par ceux qui occupent les plus hautes fonctions constitutionnelles. Ils façonnent le discours public, légitiment les attitudes et signalent souvent l’orientation morale des institutions. C’est pourquoi les récentes remarques du juge en chef de l’Inde, comparant les plaideurs d’intérêt public, les militants du RTI et ceux qui s’adressent fréquemment aux tribunaux à des « cafards », étaient si profondément troublantes. Même si elle était conçue comme un humour ou une exaspération dans une salle d’audience, la métaphore avait des conséquences bien au-delà de la salle d’audience.
Les militants, les lanceurs d’alerte, les avocats de l’intérêt public et les citoyens ordinaires constituent souvent la dernière ligne de défense lorsque les institutions démocratiques échouent. Ils ont dénoncé la corruption, défendu les forêts et les rivières, contesté les détentions illégales, lutté pour les droits des travailleurs, des Dalits, des Adivasis, des femmes et des minorités, et contraint les gouvernements à rendre des comptes. Réduire ces citoyens à des nuisibles n’est pas simplement un langage malheureux ; cela risque de banaliser la dissidence elle-même.
Ironiquement, cette remarque a suscité une réponse politique que peu de gens auraient pu anticiper. Un collectif informel de jeunes militants et d'utilisateurs des médias sociaux a annoncé ce qu'ils ont appelé le Fête Janata des cafards. Le nom était volontairement provocateur. Si les puissants considéraient les citoyens ordinaires comme des cafards, déclaraient-ils, alors les cafards s’organiseraient.
Il y a indéniablement quelque chose de créatif dans le fait de récupérer une insulte. L’histoire est pleine de communautés opprimées qui transforment les mots de mépris en symboles de résilience. La satire a toujours été une arme importante contre l’autoritarisme. Il met fin à l’arrogance, déstabilise le pouvoir et rappelle aux dirigeants que le ridicule peut souvent être plus dangereux que la peur.
Pourtant, la satire, aussi puissante soit-elle, ne peut se substituer à la politique.
L'émergence du parti Cockroach Janata révèle également une crise plus profonde au sein de l'opposition démocratique indienne. Partout dans le pays, la frustration face à l’autoritarisme, la mainmise des entreprises sur l’État, le rétrécissement des libertés civiles et l’affaiblissement des institutions ont produit d’innombrables expressions spontanées de résistance. Ils génèrent une énergie énorme. Ils dominent les réseaux sociaux depuis quelques jours. Ils produisent des slogans mémorables et des campagnes virales.
Mais les mouvements ne peuvent pas survivre uniquement grâce au symbolisme
Un parti politique n’est pas simplement une bannière sous laquelle se rassemble la colère. Il s’agit d’un engagement soutenu envers les idées, l’organisation et la responsabilité publique. Elle nécessite une clarté idéologique, des structures démocratiques, un leadership responsable devant ses membres, des programmes qui répondent aux préoccupations matérielles des gens et une vision de la société qu'elle cherche à construire. Sans ces fondements, même les expériences politiques les plus imaginatives risquent de devenir des spectacles éphémères plutôt que des alternatives démocratiques durables.
L’Inde a déjà vu cela. L'indignation du public a éclaté à plusieurs reprises contre la corruption, l'inflation, le chômage, la violence communautaire et les attaques contre les institutions démocratiques. Certaines manifestations ont transformé la politique nationale. D’autres ont disparu aussi vite qu’ils étaient apparus parce qu’ils manquaient de profondeur organisationnelle et de cohérence idéologique.
Ce n’est pas une critique de l’enthousiasme de la jeunesse. Au contraire, la démocratie a désespérément besoin de l’imagination, du courage et de l’impatience des jeunes générations. Mais l’histoire nous enseigne que l’indignation, aussi justifiée soit-elle, doit finalement se transformer en organisation. La protestation ouvre l’espace politique ; les idées et les institutions le soutiennent.
La question plus profonde n’est donc pas de savoir si l’autoritarisme mérite une résistance. C’est incontestablement le cas. La vraie question est de savoir quelle sorte d’alternative démocratique l’Inde cherche à construire.
La crise à laquelle l’Inde est confrontée aujourd’hui s’étend bien au-delà de la politique électorale. Les institutions constitutionnelles ont progressivement perdu leur crédibilité auprès du public. Les agences d’enquête indépendantes sont de plus en plus confrontées à des allégations d’abus politiques. Le Parlement est trop souvent devenu un lieu de délibération diminué. Les universités subissent des pressions idéologiques. Les journalistes sont confrontés à des intimidations. Les organisations de la société civile fonctionnent sous des restrictions croissantes. La politique économique favorise de plus en plus les intérêts des grandes entreprises, tandis que le chômage, la détresse agraire et les inégalités croissantes continuent de peser sur des millions de personnes.
Dans de telles circonstances, il est tentant de croire que toute formation contestataire mérite un soutien inconditionnel. Mais la démocratie exige des normes plus élevées. Une alternative ne peut pas être simplement antigouvernementale ; il doit également être pro-démocratie. Il doit défendre les valeurs constitutionnelles avec la même passion avec laquelle il s’oppose à l’autoritarisme.
L'histoire politique de l'Inde offre de précieuses leçons. Les mouvements démocratiques durables se sont rarement construits uniquement sur l’indignation. Ils sont issus de luttes sociales soutenues : syndicats organisant les travailleurs, agriculteurs défendant leurs moyens de subsistance, mouvements de femmes exigeant l'égalité, mouvements dalits contestant l'oppression des castes, campagnes environnementales protégeant les biens communs, organisations étudiantes défendant la liberté académique et groupes de défense des libertés civiles résistant aux excès de l'État.
Leurs réalisations n’étaient ni spontanées ni accidentelles. Ils ont été construits patiemment grâce à l'éducation, à l'organisation, à la solidarité et au sacrifice.
Le défi auquel l’Inde est confrontée n’est pas simplement de s’opposer à l’autoritarisme mais de construire une alternative démocratique ancrée dans les idées, les valeurs et l’organisation. La colère, aussi justifiée soit-elle, ne suffit pas. La satire, aussi puissante soit-elle, ne peut se substituer à la politique. La protestation peut réveiller la conscience publique, mais seul un projet politique cohérent peut remodeler la société.
Pourtant, les insuffisances d’une formation émergente ne devraient pas devenir un argument de cynisme. L'histoire démocratique de l'Inde a montré à plusieurs reprises que lorsque les institutions échouent, de nouvelles possibilités politiques émergent – non pas de la seule colère, mais de mouvements sociaux organisés fondés sur des idées cohérentes et une vision de la justice. La question centrale n’est donc pas de savoir s’il faut résister à l’autoritarisme, mais quel type de politique peut le remplacer de manière crédible.
Si l’Inde veut retrouver son âme démocratique, elle aura besoin de la convergence des forces progressistes qui ont historiquement défendu la Constitution contre le majoritarisme, la domination des entreprises et l’érosion des libertés civiles. La gauche, malgré ses faiblesses organisationnelles et ses revers électoraux, reste indispensable car elle continue de proposer l’une des critiques les plus systématiques du capitalisme non réglementé, de l’aggravation des inégalités, de la privatisation des biens publics et de la concentration des richesses entre les mains de quelques privilégiés. À une époque où la politique économique sert de plus en plus les intérêts des entreprises alors que des millions de personnes sont aux prises avec le chômage, un travail précaire et une détresse agraire, cette critique a acquis une pertinence renouvelée.
Tout aussi indispensables sont les mouvements Ambedkarite, qui rappellent à l’Inde que la démocratie politique ne peut survivre sans la social-démocratie. Le Dr BR Ambedkar a averti que la liberté, l'égalité et la fraternité forment une trinité indivisible. Poursuivre l’un tout en négligeant les autres revient à vider la démocratie elle-même de sa substance. La persistance de la discrimination de caste, de la violence contre les Dalits, de l’exclusion des opportunités et de l’humiliation quotidienne démontre que la promesse constitutionnelle reste inachevée. Un mouvement démocratique qui ignore les castes ne peut espérer libérer l’Inde. De même, un mouvement anticaste qui néglige les inégalités économiques laisse intactes les structures qui renforcent l’oppression sociale. Ces luttes doivent se renforcer mutuellement plutôt que de s’affronter.
L’avenir n’appartient ni aux cultes de la personnalité ni à la politique menée par le spectacle des réseaux sociaux. Il appartient à des mouvements capables d’unir les travailleurs, les paysans, les Dalits, les Adivasis, les minorités, les femmes, les jeunes, les étudiants, les intellectuels, les défenseurs de l’environnement et tous ceux dont la dignité est menacée par l’exclusion et l’injustice. Une telle unité ne peut être réduite à une arithmétique électorale. Elle doit se construire patiemment à travers l’éducation politique, l’organisation de base et les luttes partagées. Seule une alliance démocratique aussi large peut défendre efficacement la moralité constitutionnelle tout en luttant contre l’exploitation économique, l’oppression des castes, la haine communautaire, le patriarcat et la destruction écologique en tant que manifestations interconnectées du même ordre inégal.
Le socialisme du futur ne peut pas simplement reproduire les orthodoxies rigides du XXe siècle. Elle doit être démocratique, plurielle, féministe, écologique et participative. Elle doit adopter la décentralisation tout en renforçant les institutions publiques. Elle doit défendre les libertés civiles tout en garantissant la justice économique. Elle doit mesurer le progrès non pas à l’aune de la fortune des milliardaires ou des fluctuations des marchés boursiers, mais à l’aune du bien-être des gens ordinaires. Elle doit protéger les biens communs, renforcer les droits du travail, garantir des soins de santé et une éducation universels et placer les besoins humains avant le profit privé.
C’est cette clarté idéologique que les mouvements de protestation spontanés doivent finalement adopter s’ils aspirent à devenir des forces politiques transformatrices. L'organisation ne diminue pas la spontanéité ; cela lui donne une direction. La vision n’affaiblit pas la dissidence ; elle permet à la dissidence de devenir un changement démocratique durable.
L’Inde n’a pas besoin de davantage de chaos déguisé en révolution. Il n’est pas non plus nécessaire de recourir à un autoritarisme déguisé en stabilité. Il a besoin d’un mouvement démocratique renouvelé inspiré par les visions émancipatrices de Bhagat Singh, BR Ambedkar, Jyotirao Phule, Periyar, Karl Marx, Mahatma Gandhi et d’innombrables travailleurs, agriculteurs, femmes, étudiants, journalistes, syndicalistes et défenseurs des droits humains dont les luttes ont discrètement élargi les frontières de la démocratie. Leurs traditions diffèrent, parfois profondément, mais elles convergent vers un principe durable : la démocratie n’a de sens que lorsqu’elle garantit la justice, l’égalité, la liberté et la dignité de chaque être humain.
Le choix qui se présente à l’Inde est difficile. L’une des voies mène à la peur, à la division, à l’oligarchie des entreprises et à l’érosion constante des valeurs constitutionnelles. L’autre exige du courage, de la solidarité, de l’honnêteté intellectuelle et une patiente reconstruction des institutions démocratiques par la base. L’histoire nous rappelle que l’autoritarisme semble invincible, jusqu’à ce que les gens décident qu’il ne l’est pas.
L’avenir n’appartient pas à ceux qui crient le plus fort. Elle appartiendra à ceux qui organisent, éduquent, construisent la solidarité et osent imaginer une Inde où la démocratie se mesure non pas par le pouvoir de ses dirigeants, mais par la dignité de son peuple.
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À propos de l'auteur
Ranjan Solomon travaille dans des mouvements de justice sociale depuis l'âge de 19 ans. Après une période accumulée de 58 ans de travail avec des groupes opprimés et marginalisés aux niveaux local, national et international, il est maintenant devenu auteur-chercheur et écrivain indépendant qui se concentre sur les questions de luttes pour la justice mondiale et locale. Ranjan Solomon est particulièrement étroitement solidaire de la lutte palestinienne pour se libérer de l'occupation israélienne et du cruel système d'apartheid depuis 1987. Ranjan Solomon peut être contacté à (email protégé)
