La réforme de l’Islam et sa contre-réforme : cas du Code Civil Ottoman

A l’heure où de nombreux appels à réformer l’Islam se font entendre, de nombreux courants réformistes se font entendre pour, disent-ils, adapter l’islam aux réalités du monde d’aujourd’hui. Ces réformes se veulent spirituelles, quelquefois dogmatiques, mais aussi juridiques, car le Coran étant la source scripturaire sur laquelle se basent les musulmans, on veut parfois enlever des versets jugés « problématiques » par certains, ou en tout cas les considérer comme abrogés par les faits.

Cette période où conservateurs et réformistes s’opposent  peut être assimilée à celle des Tanzimat, quand l’Empire Ottoman déclinant vu se développer en son sein même un courant réformiste d’inspiration purement occidentale, contrecarré par un homme : Ahmed Cevdet Pacha.

Né en 1822, il fut un homme de science qui connaissait le Coran par cœur, maîtrisait la loi islamique ainsi que le droit européen qu’il avait appris. Homme d’état, il fut inspecteur général de Bosnie et gouverneur d’Alep, et siégea au Conseil Suprême de la Justice. Bureaucrate aguerri, il mit en place de nombreuses réformes administratives et dans le domaine de l’éducation.

Ahmet Cevdet Pacha, jurisconsulte et homme d’état ottoman

C’était une époque où le Califat était en pleine réforme institutionnelle, les fameuses Tanzimat, et où l’opinion publique ottomane était influencée par l’Occident. Elle était donc scindée en deux, avec d’un côté les réformistes pro-européens et de l’autre ce que l’on appèlerait aujourd’hui les conservateurs.

Conscient du retard qu’avait comblé l’Occident en l’espace d’un siècle et de la nécessité vitale d’apporter une uniformisation juridique pour uniformiser l’Empire, Ahmed Cevdet Pacha fut un fervent militant de la loi islamique durant la période de Tanzimat.

Se montrant critique vis à vis des premières réformes qui allèrent à l’encontre de la sharia, il ouvrit la voie à une troisième réflexion : celle qui affirmait qu’on ne pouvait au sein d’un état musulman, dont le cadre juridique est axé sur le Coran et la Sunna, calquer un modèle de réflexion juridique tiré du droit Romain, la codification, qu’en basant celle-ci sur les sources du droit islamique.

Ainsi, il se mit en rupture et en confrontation avec les réformistes, qui attendaient des Oulémas la collaboration dans leurs hérésies. Ce fut notamment Mustafa Rachid Pacha, vizir et instigateur du Hatti Sherif de Gulhane (première grande « réforme » qui supprime la jiziya), qui l’assigna à résidence jusqu’en 1858. Il fut suivi des partisans de Mohamed Ali Emin Pacha, qui fut notamment grand vizir et à l’initiative des réformes ultérieures au Hatti Sherif.

Mustafa Reshid Pacha, réformiste instigateur de la première Tanzimat qui assigna à résidence Ahmed Cevdet Pacha

Décédé en 1871, Mohamed Ali Emin Pacha ne put mener la réforme, et c’est Ahmed Cevdet Pacha qui se trouva avantagé par l’absence de réformateurs au sein du pouvoir pour superviser l’écriture du kitâbu-l-madjallatu-l-ahkâm wa-l-adliyah, plus connu sous le nom de Mecelle, code civil ottoman.

Kitâb Majallah el-Ahkam-i-Adliya, مجلة الأحكام العدلية , Code civil Ottoman

Il devient ainsi, durant cette période où le pouvoir est détenu par Abdulhamid II, l’incarnation de l’islamisation juridique et bureaucratique durant la modernisation. Son courant vient contrecarrer celui des réformistes, et lorsqu’il décède en 1895, celui continuera d’accompagner l’empire jusqu’aux derniers moment, promulguant en 1917 le Code de la famille dans le même esprit.

Le Mecelle fut mis en application dans tous le monde ottoman, y compris les territoires arabes. Une fois l’empire démembré, ce furent les laicards qui le supprimèrent du corpus juridique des pays ainsi nouvellement créés, Mustafa Kemal le premier, le parti Baath par la suite. Ainsi, il fut en vigueur en Turquie jusqu’en 1926, en Albanie jusqu’en 1928, au Liban jusqu’en 1932, en Syrie jusqu’en 1949, en Irak jusqu’en 1953, à Chypre jusque dans les années 1960, et… en Israël jusqu’en 1984. A ce jour le Mecelle est encore en application en Libye, et fait partie du corpus juridique au Koweït et en Jordanie.

Donc oui, on peut adapter le droit islamique sans toutefois « réformer » l’Islam. Ahmed Cevdet Pacha s’est inscrit dans ce mouvement là, tandis qu’à cette même époque, certains voulaient carrément réformer l’islam.

À propos de Le Web Master

Historien & militant associatif. Parcours d'études en histoire comprenant notamment l'étude de l'histoire contemporaine (Le premier XXeme siècle ; de 1914 à 1945), de l'histoire culturelle (histoire des minorités au Moyen Age, histoire des femmes, histoire des intellectuels au moyen âge), de l'historiographie (historiographie gréco-romaine, histoire des mouvements historiographiques contemporains), l'histoire Moderne (L'Espagne au XVI-XVII siècle, les Ottomans, Des Lumières à la République), de l'histoire médiévale(Thématiques du Moyen Age en Occident : Economie, Religion, Urbanité, Pouvoir, Échiquier politique, etc), l'Histoire Romaine (De la période archaïque à la République, De la République au Principat, Les éléments du pouvoir impérial), de l'Histoire Grecque (Période classique Période hellénistique), de l'histoire de l'économie (Le premier XXe siècle 1900-1945 Le second XXe siècle 1945-2000), de l'histoire de l'art (l'évolution des arts de la Révolution à la la seconde guerre mondiale) ainsi que d'importantes études sur le monde musulman.

Leave a Reply