Les Djinns, de Victor Hugo

Dans la catégorie « L’Islam est étranger à la culture européenne », nous vous présentons aujourd’hui ce poème de Victor Hugo, intitulé « Les Djinn« . Tiré de son recueil « Les orientales » paru en 1828, ce poème en quinze strophes est célèbre pour plusieurs raisons. D’une part, en matière de prosodie l’auteur utilisa tous les mètres connus, à l’exception de l’énnéasyllabe considéré comme non équilibré, reprenant certaines pratique de la poésie en période médiévale, partant du plus petit pour aller vers le plus grand, puis en déclinant selon le même procédé. D’autre part, pour tout le côté mystique qui en ressort. Les Djinns sont, dans la tradition musulmane, des être crées d’un feu sans fumée, qui peuplent le monde invisible. La soixante-douzième sourate du Coran qui s’appelle « Les Djinns » mentionne le fait que ces créatures peuvent être, à l’instar des humains, croyantes ou non, et, toujours selon la tradition musulmane qu’Ibliss (le Diable) est un Djinn. Le fait d’intituler un poème « Les Djinn », que l’on traduit en français par « génies », est une référence explicite au monde musulman.

 

Les Djinns

 

Murs, ville,

Et port,

Asile

De mort,

Mer grise

Où brise

La brise,

Tout dort.

Dans la plaine

Naît un bruit.

C’est l’haleine

De la nuit.

Elle brame

Comme une âme

Qu’une flamme

Toujours suit !

La voix plus haute

Semble un grelot.

D’un nain qui saute

C’est le galop.

Il fuit, s’élance,

Puis en cadence

Sur un pied danse

Au bout d’un flot.

La rumeur approche.

L’écho la redit.

C’est comme la cloche

D’un couvent maudit ;

Comme un bruit de foule,

Qui tonne et qui roule,

Et tantôt s’écroule,

Et tantôt grandit,

Dieu ! la voix sépulcrale

Des Djinns !… Quel bruit ils font !

Fuyons sous la spirale

De l’escalier profond.

Déjà s’éteint ma lampe,

Et l’ombre de la rampe,

Qui le long du mur rampe,

Monte jusqu’au plafond.

C’est l’essaim des Djinns qui passe,

Et tourbillonne en sifflant !

Les ifs, que leur vol fracasse,

Craquent comme un pin brûlant.

Leur troupeau, lourd et rapide,

Volant dans l’espace vide,

Semble un nuage livide

Qui porte un éclair au flanc.

Ils sont tout près ! – Tenons fermée

Cette salle, où nous les narguons.

Quel bruit dehors ! Hideuse armée

De vampires et de dragons !

La poutre du toit descellée

Ploie ainsi qu’une herbe mouillée,

Et la vieille porte rouillée

Tremble, à déraciner ses gonds

Cris de l’enfer! voix qui hurle et qui pleure !

L’horrible essaim, poussé par l’aquilon,

Sans doute, ô ciel ! s’abat sur ma demeure.

Le mur fléchit sous le noir bataillon.

La maison crie et chancelle penchée,

Et l’on dirait que, du sol arrachée,

Ainsi qu’il chasse une feuille séchée,

Le vent la roule avec leur tourbillon !

Prophète ! si ta main me sauve

De ces impurs démons des soirs,

J’irai prosterner mon front chauve

Devant tes sacrés encensoirs !

Fais que sur ces portes fidèles

Meure leur souffle d’étincelles,

Et qu’en vain l’ongle de leurs ailes

Grince et crie à ces vitraux noirs !

Ils sont passés ! – Leur cohorte

S’envole, et fuit, et leurs pieds

Cessent de battre ma porte

De leurs coups multipliés.

L’air est plein d’un bruit de chaînes,

Et dans les forêts prochaines

Frissonnent tous les grands chênes,

Sous leur vol de feu pliés !

De leurs ailes lointaines

Le battement décroît,

Si confus dans les plaines,

Si faible, que l’on croit

Ouïr la sauterelle

Crier d’une voix grêle,

Ou pétiller la grêle

Sur le plomb d’un vieux toit.

D’étranges syllabes

Nous viennent encor ;

Ainsi, des arabes

Quand sonne le cor,

Un chant sur la grève

Par instants s’élève,

Et l’enfant qui rêve

Fait des rêves d’or.

Les Djinns funèbres,

Fils du trépas,

Dans les ténèbres

Pressent leurs pas ;

Leur essaim gronde :

Ainsi, profonde,

Murmure une onde

Qu’on ne voit pas.

Ce bruit vague

Qui s’endort,

C’est la vague

Sur le bord ;

C’est la plainte,

Presque éteinte,

D’une sainte

Pour un mort.

On doute

La nuit…

J’écoute :

-Tout fuit,

Tout passe

L’espace

Efface

Le bruit.

Esquisse

À propos de Le Web Master

Historien & militant associatif. Parcours d'études en histoire comprenant notamment l'étude de l'histoire contemporaine (Le premier XXeme siècle ; de 1914 à 1945), de l'histoire culturelle (histoire des minorités au Moyen Age, histoire des femmes, histoire des intellectuels au moyen âge), de l'historiographie (historiographie gréco-romaine, histoire des mouvements historiographiques contemporains), l'histoire Moderne (L'Espagne au XVI-XVII siècle, les Ottomans, Des Lumières à la République), de l'histoire médiévale(Thématiques du Moyen Age en Occident : Economie, Religion, Urbanité, Pouvoir, Échiquier politique, etc), l'Histoire Romaine (De la période archaïque à la République, De la République au Principat, Les éléments du pouvoir impérial), de l'Histoire Grecque (Période classique Période hellénistique), de l'histoire de l'économie (Le premier XXe siècle 1900-1945 Le second XXe siècle 1945-2000), de l'histoire de l'art (l'évolution des arts de la Révolution à la la seconde guerre mondiale) ainsi que d'importantes études sur le monde musulman.

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