Printemps arabe : Fallait-il se révolter ?

Trois ans après le déclenchement des soulèvements populaires plus connu sous le nom de « printemps arabe », la situation du monde arabo-musulman n’a eu de cesse d’empirer, du moins d’un point de vue général : retour des benalistes au pouvoir en Tunisie, chaos au Yemen, en Syrie et en Lybie, retour de la dictature militaire en Égypte. On ne peut que s’interroger sur la pertinence et la légitimité de ces mouvements, sur les tenants et aboutissants, mais aussi et surtout il revient une question sur nombre d’observateurs : le musulman lambda avait-il le droit de s’insurger contre le despotisme des gouvernements post-coloniaux, ceux qui l’ont fait ont-ils eu raison de le faire ?
Sur certains sites et ouvrages, liés à certains courants de pensées aisément identifiables, la réponse est toute faite : toute atteinte à la gouvernance est considérée comme une sédition, un acte grave qui suffit pour faire de quiconque s’y prête un renégat hors la loi -khawâridj- ou un poseur d’anathème -tekfîrî-. D’autres auteurs, tout aussi orientés, prônent l’inverse : le musulman doit s’insurger devant l’injustice, de manière systématique, et s’il ne s’y prête pas, il est alors un mouton qui participe au massacre de ses frères. Entre ces deux extrêmes, qui se livrent une véritable guerre idéologique, il y a un fossé, un espace assez large pour apporter de la nuance.

Or, cette nuance, si peu avancée tant la partisanerie et le suivisme dominent la pensée du monde musulman actuel, est fondamentale puisque la politique n’est pas une science toute faite mais constitue un art à part et une méthode d’action bien subtile qui dépend d’un nombre de paramètres et de facteurs à prendre en compte : ce qui est applicable à un endroit ne l’est pas forcément ailleurs, il n’y a pas de solution toute faîte.

Ainsi, si les tunisiens ont eu raison de se révolter contre la mafia benaliste qui paralysait l’économie et empêchait tout moyen d’expression et de pratique religieuse dans un pays où la place de l’armée frôle le ridicule pour un Etat dit moderne, on peut se demander si les Syriens qui pouvaient pratiquer leur religion et faire leur bizness du moment que ça ne s’attaquait pas à une infrastructure d’état ont eut raison de suivre un mouvement fomenté en amont par des gens à la base quasi inconnus au bataillon, non religieux, face à l’armée la plus puissante du Moyen-Orient -600.000 hommes-.

Certains se sont abstenus. Prenons le cas de l’Algérie, qui voit bizarrement apparaître des terroristes dès lors que les « islamistes » se lancent dans des campagnes électorales de première importance, et où la décennie noire aura servi de leçon aux protagonistes. Mais il y a aussi l’exemple du Maroc, où la mentalité, cette culture de Makhzen est telle qu’elle annihile, tue dans l’œuf, toute prétention à la révolte, les rifains en savent quelque chose. Les choses ont le mérite d’être claire.

D’autres cas sont plus ambigus, tel celui de la Lybie, pays qui n’avais jamais existé avant sa colonisation qui pose le problème suite à la chute du pouvoir dictatorial central d’un éclatement , où encore celui de l’Egypte, où l’appréciation de ses tenants a cru bon de ne pas décapiter les tenants de « l’Ancien Régime ».

Et là, se pose tout un problème lié à la sémantique de ses mouvements : tous se sont reconnus derrière le terme « thawrah », « Révolution », s’inspirant directement des mouvements révolutionnaires européens des XVIIIe et XIXe siècle dont la Révolution Française. Un Occidentalisme flagrant que nul ne peut nier puisque les aspirations des tenants n’étaient ni plus ni moins que l’importation de la « démocratie », ce bon vieux système de gestion à la grecque qui ne dure jamais. Dans ces mouvements hétéroclites, se joignait à l’islamiste conservateur le laïciste libéral, les « khobzistes » locaux. Sans avoir nécessairement de recul, le plouf et les problèmes futurs se dessinant étaient quand même tout à fait prévisible. Le fait est que l’on ne fait pas d’omelette sans casser les œufs, et que pour garantir un changement structurel des Institutions, la décapitation -au sens propre comme au sens figuré- des tenants de l’Ancine Régime est à prévoir. C’est ce qui fut fait en France, où la Révolution causa la bagatelle d’un million de mort, en Russie, où Octobre Rouge balaya toute l’aristocratie Tsariste et ses soutiens et, pour aller plus loin, à l’époque de notre Prophète où toute personne ou groupement de personne remettant en cause l’autorité du nouvel état de Médine était combattue farouchement. Sans aller jusqu’à dire que l’Islam est une Révolution -au sens européen du terme-, comprenons que c’est juste une pratique étatique universelle et faire preuve de maturité politique.

En tout état de cause et quel que soit le point de vue vers lequel nous penchons ou nous orientons de manière naturelle -pour ne pas dire culturelle, nature ou culture, là c’est un autre débat-, il faut être honnête et capable de reconnaître la complexité du monde arabe ainsi que le conflit identitaire qui le frappe. La rue arabe panarabique a ses revendications qui ne sont pas celle des musulmans qui veulent casser ces frontières héritées de la colonisation.

A nous de méditer, le sang ne doit pas couler sauf si cela a une légitimité. A mon humble avis, il faut redouter de prudence, avoir un vrai projet politique et surtout être capable d’avoir une vision sur ses forces avant de s’engager.

Néanmoins, on s’étonnera toujours du double discours des deux extrême : aussi bien ceux qui appellent à stagnance politique car quand des centaines de milliers de personnes sont mortes en Irak il fallait cautionner, il fallait même que les Irakiens se laissent violer leurs femmes et tuer leurs enfants sinon ils étaient des khawâridj, tout ça parce que cela répondait à une logique politique. Quand des centaines de milliers meurent ailleurs mais que ça met en péril le pouvoir qui rémunère cette l’idéologie, d’un coup bizarrement il ne faut pas faire fitna. Par contre pour financer des coups d’état laïcistes en Egypte et en Lybie, là y’a pas fitna. Et mm quand ça arme des coups d’état shiite, oui shiite, au Yemen, là c’est pas fitna non plus. Tout comme les protagoniste du soulèvement de manière systématique car on remarquera chez la fecheuse habitude de ne pas appeler à se soulever une fois qu’ils sont au pouvoir.

Pour ne pas changer, il n’y a pas de réponse claire à la question initiale, tant chacun appelle à sa paroisse. Bref, sous le soleil, rien de nouveau. D’ailleurs à force de laisser dire et faire tout et n’importe quoi, ce soleil ne va pas tarder à se lever à l’ouest.

À propos de Le Web Master

Historien & militant associatif. Parcours d'études en histoire comprenant notamment l'étude de l'histoire contemporaine (Le premier XXeme siècle ; de 1914 à 1945), de l'histoire culturelle (histoire des minorités au Moyen Age, histoire des femmes, histoire des intellectuels au moyen âge), de l'historiographie (historiographie gréco-romaine, histoire des mouvements historiographiques contemporains), l'histoire Moderne (L'Espagne au XVI-XVII siècle, les Ottomans, Des Lumières à la République), de l'histoire médiévale(Thématiques du Moyen Age en Occident : Economie, Religion, Urbanité, Pouvoir, Échiquier politique, etc), l'Histoire Romaine (De la période archaïque à la République, De la République au Principat, Les éléments du pouvoir impérial), de l'Histoire Grecque (Période classique Période hellénistique), de l'histoire de l'économie (Le premier XXe siècle 1900-1945 Le second XXe siècle 1945-2000), de l'histoire de l'art (l'évolution des arts de la Révolution à la la seconde guerre mondiale) ainsi que d'importantes études sur le monde musulman.

Leave a Reply