Le traditions du ramadan à l’époque ottomane

Pour toutes les communautés musulmanes, le mois du Ramadan a toujours été un mois particulier, auquel une attention toute particulière est donnée. mois ordinaire. Au delà de son aspect rituel, il accompagne de nombreuses traditions qui varient selon les époques et les endroits. Aujourd’hui, Histoire & Chronique vous invite à faire un voyage dans le passé et à découvrir comment se vivait le ramadan à l’époque ottomane.

Le sultan des 11 autres mois de l’année

Dans la culture ottomane, le mois de Ramadan était considéré comme le sultan des 11 autres mois de l’année musulmane. Très attendu, sa venue était préparée depuis le mois de Rajab, septième mois de l’année musulmane qui le précède de deux mois. Istanbul, capitale de l’Etat Ottoman, vibrait au rythme du Ramadan qui était un des temps forts de l’année. Dans la deuxième moitié du XIXème siècle chrétien, une somme de 150 kurus (soit environ 9,92g d’or à l’époque) était remise à ceux qui ont fait l’annonce de la vision du croissant lunaire du mois de Ramadan.

25 Kuruş Meskûk (1327/1) · Osmanlı İmparatorluğu
Pièce de 50 kurus en or frappée en 1327 de l’hégire (1909)

Règlement de dettes et portes ouvertes

Le mois du Ramadan était synonyme de générosité. Cette bienfaisance était visible à tous les niveaux. Ainsi, les personnes appartenant à la classe aisée se rendaient dans les épiceries des quartiers où ils n’étaient pas connus pour s’acquitter des dettes des personnes les plus pauvres. Celles-ci étaient consignées par ce qui était appelé zimem defteri. Le bienfaiteur entrait dans la boutique, demandait le cahier en question dans lequel il choisissait des noms au hasard au début, au milieu, et à la fin. Il disait ensuite au tenancier «Essuyez vos dettes… Qu’Allah les accepte» puis partait. Dans cette pratique, le bienfaiteur ne savait pas à qui il avait effacé la dette, et l’endetté ne ne savait pas non plus qui l’avait délivré de sa dette.

Dans les couches populaires, il était fréquent que des familles se disputent l’accueil d’un invité de passage, chacun voulant bénéficier de cet honneur. Une autre pratique connue était celle des portes ouvertes des maisons au moment de la rupture du jeûne. Ainsi, quiconque se trouvait sur la route pouvait rentrer et s’asseoir à table, sans qu’il ne soit nécessairement invité au préalable, quelqu’un de familier ou dans le besoin.

Registre de dettes remontant à l’époque ottomane

Une société au rythme du mois béni

Le Ramadan n’était pas qu’une affaire d’individus. Il impliquait d’abord et surtout l’Etat et les structures étatiques. Le mois de Ramadan était le mois de vacances de la fonction publique et des mederse, les écoles religieuses. Celles-ci disposaient en ce temps trois mois de vacances : rajab, sha’ban et ramadan. Les Ottomans (et les Turcs aujourd’hui) nommaient cette période üç aylar, “les Trois Mois”. De cette vacances des mederse durant ces mois naquît une coutume appelée cerre çıkmak, que l’on peut traduire par “sortie test”. Cette pratique fait référence à l’envoi des étudiants en science religieuse dans les provinces pour éclairer les populations sur les questions religieuses. Les étudiants, ou talebe comme ils étaient appelés, étaient ainsi envoyés en Syrie, dans les Balkans, aux limites de l’Anatolie pour diffuser leurs savoirs mais aussi pour renforcer leur formation. En effet, les mederse diffusant l’aspect théorique du savoir religieux, le cerre çıkmak avait pour but de les confronter au rôle d’imam et de prédicateur, pour de vrai. On peut ainsi dire que c’était l’équivalent de ce qui est appelé aujourd’hui stage universitaire, mais pour les imams.

Etudiant imam durant son “stage universitaire”

Durant l’époque ottomane, toute la société vivait au rythme de Ramadan. On était réveillé très tôt au son des davulcu, tambourineurs publics qui déambulaient les rues pour réveiller les gens afin qu’ils prennent le repas de sahur (dernier repas de la nuit, juste avant le début de l’aube). Dans les étals des marchés étaient vendus des plats et boissons qu’on ne trouvait qu’en période de Ramadan. C’est le cas du güllaç, spécialité ottomane à base de lait, de roses, de pistaches, et dont l’origine remonte au XVème siècle. Un met très apprécié dans les palais en période ramadanesque, au même titre que le baklava qui avait droit à son cérémoniel d’introduction au palais. On servait également du şerbet, boisson sucrée concoctée à l’aide de rose et d’épices. La rupture du jeûne était quant à elle signalée par un coup de canon tiré à l’heure du coucher du soleil. Une tradition qui existe encore dans de nombreux pays musulmans, Turquie comprise.

Coup de canon célébrant la rupture du jeûne à Istanbul

Les mosquées étaient quant à elles décorées avec l’aide de mahya. Il s’agissait d’inscriptions lumineuses suspendues entre les minarets des grandes mosquées en période de ramadan. Elles étaient réalisées par des artisans spécialisés, les mahyaci, qui parvenaient à reproduire des calligraphies à l’aide de câbles tirés et de chandelles disposées méticuleusement. Cette tradition ancienne attestée dès le XVIème siècle devait être grandiose, assez pour émerveiller le romancier français Théophile Gautier, qui dit à leur propos :

« D’une flèche à l’autre couraient en lettres de feu des versets du Koran, inscrits sur l’azur comme sur les pages d’un livre divin : Sainte-Sophie, Sultan-Achmet, Yeni-Djami, la Suleimanieh et tous les temples d’Allah qui s’élèvent de Seraï-Burnou aux collines d’Eyoub, resplendissaient de lumières et proclamaient en exclamations enflammées la formule de l’Islam »

Théophile Gautier, Constantinople, 1854

Exemple du mahya

Les historiens de la période ottomane précisent que l’appréciation du ramadan varie en fonction des époques. Pour François Georgeon, l’âge d’or du Ramadan à Istanbul se situe aux alentours de l’année 1900. Epoque marquée par le renouveau de la conscience islamique si caractéristique de la période hamidienne. Nous constatons que de nombreuses traditions pratiquées à l’époque ottomane se perpétuent toujours dans le monde à notre époque.

Bien évidemment, il va de soi que cette description du Ramadan ottoman n’est pas exhaustive. Elle ne saurait décrire l’engouement religieux, l’ambiance et tous les faits divers liés au mois le plus important du calendrier musulman. Néanmoins, il est dit que la meilleure chose à faire pour découvrir les nombreuses facettes du ramadan ottoman est de découvrir l’ambiance qui règne sur la place Sultan Ahmet en cette période. Une invitation au voyage.

Pour aller plus loin

  • Ramadan et politique, F. Georgeon et F. Adelkhah, 2000, CNRS
  • Le mois le plus long, Ramadan à Istanbul, F. Georgeon, 2017, CNRS

À propos de La Rédaction

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