Pour mieux comprendre l’Islam contemporain

Réformistes, fondamentalistes, islamistes… Il n’aura échappé à personne que la communauté musulmane contemporaine se divise en plusieurs tendances, et cela au niveau mondial. Pour mieux comprendre ces tendances de l’islam contemporain, il faut s’intéresser à l’histoire politique du monde musulman. Et plus particulièrement il faut s’intéresser à l’époque charnière de la fin du Califat entre la fin du XIXème et le début du XXème siècle. C’est en effet à cette époque que les principaux courants que nous connaissons ont émergé.


A cette période le monde musulman subit la colonisation des Français et des Britanniques. Mais c’est également à cette période que le Calife ottoman Abdulhamid II restaure la fonction califale qui était tombée en désuétude. Son projet visait à unir les musulmans sous une même autorité musulmane caractérisée notamment par le traditionalisme. Le projet hamidien prévoyait une modernisation de l’empire ottoman pour rattraper son retard vis-à-vis de l’Europe. Il menaçait ainsi le projet des empires français et britannique, lesquels dissimulaient leur appétit colonial derrière des justifications de développement. Qui plus est, ces puissances coloniales entendaient conserver le monopole du contrôle des musulmans sur leurs colonies.

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Le Calife Sultan Abdulhamid II (1842-1918), qui régna de 1876 à 1909 sur l’empire Ottoman

Pour contrecarrer le projet d’Abdulhamid II, les Britanniques ont de par leur esprit libéral favorisé l’émergence du réformisme, s’appuyant sur des penseurs comme Djemâl ad-Dîn al-Afghâni, quitte à favoriser un panislamisme qui leur soit favorable. Il était question de démontrer que l’empire ottoman était despotique et contraire à l’esprit de liberté, entre autres griefs. Cela pour légitimer l’autorité britannique sur les musulmans. Les réformistes de la fin du XIXème siècle donnèrent naissance au courant des Frères Musulmans dans les années 1920. En Inde musulmane, le réformisme promu par les Britanniques se heurta aux traditionalisme des Oulémas. De cette volonté de préserver l’islam originel en Inde musulmane naquit notamment le mouvement caliphaliste indien et le mouvement fondamentaliste Tabligh. Ces mouvements ne sont pas anodins puisque le premier est à l’origine de la fondation du Pakistan. Le second est quant à lui à l’origine d’une part conséquente de la réislamisation opérée au cours du XXème siècle.


Les Français, ancrés dans le jacobinisme et l’universalisme, ne voulaient pas d’un panislamisme qui aille dans leur sens, mais plutôt la soumission des peuples musulmans conquis à leurs valeurs. En effet, la France se voyait en phare du monde venue éclairer l’humanité, les peuples conquis ne pouvaient être que soumis. Pour assurer cette soumission en Algérie, les autorités françaises contrôlèrent les affaires musulmanes directement depuis Paris (décret de 1848) avant de transférer cette gestion au gouverneur général (décrets de 1881). Au Maroc, le maréchal Lyautey tenta de créer un califat français incarné en la personne du Sultan, entreprise qui échoua. En Afrique Subsaharienne, la France créa le CCAM (Conseil Consultatif des Affaires Musulmanes) où elle installa les confréries soufies qu’elle avait fidélisé contre des avantages. Ainsi, la France usa des rivalités entre confréries et sphères d’influences locales pour asseoir son autorité en terre d’Islam.

Pour schématiser, on peut dire que l’islam réformiste était à l’origine celui voulu par les britanniques, tandis que l’islam contrôlé par l’Etat via des structures fidélisées par le clientélisme celui voulu par les Français. Dans les deux cas, l’opposition était qualifiée de fanatique par les colons, appuyant leur propos par leurs caciques respectifs.

Tribunal musulman dans l’Algérois aux envions de 1860, sous la surveillance d’un officier français

En 1909, lorsque Abdulhamid II fut déposé par les nationalistes Jeunes Turcs et quelques années plus tard en 1924 lorsque l’institution califale fut abolie par M. Kemal, colons français et britanniques se réjouirent car il n’y avait plus d’obstacles à leur projet. Néanmoins le projet califal n’était pas avorté pour autant puisque un important congrès se tint au Caire en 1926 soulignant la nécessité de son rétablissement. Ce congrès du Caire fut prolifique, mais n’étant pas représentatif de tout le monde musulman, le roi saoudien Ibn Saoud argua qu’il en fallait un nouveau.Celui-ci se tint à La Mecque en juin 1926 dans lequel la question du retour au Califat fut soigneusement mise sur la touche en privilégiant celle de la gestion économique et sanitaire du pèlerinage. Le nouveau pouvoir saoudien, une fois sa conquête de l’Arabie achevée en 1932, prendra soin de mettre en place une autorité religieuse ne contestant pas son autorité.Les mouvements décoloniaux ayant donné naissance à des projets nationalistes d’émancipation, le projet califal se retrouva circonscrit à quelques mouvements mineurs. Lesquels sont étouffés à la fois par les nationalismes, les réformismes, et les clientélisme du post-colonialisme.


Ainsi, l’islam au XXIème siècle est issu de ses luttes d’influences. Les différents courants fréristes à tendance réformiste, régaliens au service des Etats-Nations nés du post-colonialisme, légitimistes prêchant le statu quo, fondamentalistes et traditionalistes prêchant un retour à l’ordre ancien, sont majoritairement tous issus de cette période charnière de l’histoire qui marque un tournant inédit dans l’histoire de l’islam : la fin de l’unité politique des musulmans.

Dans un tel contexte, on ne peut s’empêcher de s’interroger sur la pertinence d’un retour un Califat qui permettrait aux monde musulman de s’unir sous une même bannière. Mais cela soulève une problématique complexe qui comprend plusieurs questionnements. Le premier d’entre eux étant : les musulmans ont-ils la volonté de mettre de côté leurs considérations afin d’être soumis à une entité politique commune ? Vaste question…

Pour aller plus loin :

  • Le choc colonial et l’Islam, Editions La Découverte, 2006
  • L’idée de califat universel et de congrès islamique face à la revendication de souveraineté nationale et aux menaces d’écrasement de l’empire ottoman, J-F Legrain
  • Abdülhamid II, le crépuscule de l’Empire Ottoman, F. Georgeon
  • Centre Historique des Archives Nationales, Culte Musulman 1839-1905

À propos de La Rédaction

La rédaction est composée d'historiens engagés dans le renouveau de l'histoire. Leur parcours de formation comprend notamment l'étude de l'histoire contemporaine (Le premier XXeme siècle ; de 1914 à 1945), de l'histoire culturelle (histoire des minorités au Moyen Age, histoire des femmes, histoire des intellectuels au moyen âge), de l'historiographie (historiographie gréco-romaine, histoire des mouvements historiographiques contemporains), de l'histoire Moderne (L'Espagne au XVI-XVII siècle, les Ottomans, Des Lumières à la République), de l'histoire médiévale (Thématiques du Moyen Age en Occident : Economie, Religion, Urbanité, Pouvoir, Échiquier politique, etc), de l'Histoire Romaine (De la période archaïque à la République, De la République au Principat, Les éléments du pouvoir impérial), de l'Histoire Grecque (Période classique Période hellénistique), de l'histoire de l'économie (Le premier XXe siècle 1900-1945 Le second XXe siècle 1945-2000), de l'histoire de l'art (l'évolution des arts de la Révolution à la la seconde guerre mondiale) ainsi que d'importantes études sur le monde musulman.

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