Les 20 interdits liés à la langue selon Ibn Juzay

 

De nos jours, la technologie et les réseaux sociaux ont remplacé des pans entiers de la communication humaine. Avant, tout le monde n’était pas lettré et le papier représentait un coût. Aujourd’hui, tout le monde (ou presque) sait écrire et les n’ont plus besoin de papier pour s’écrire : les applications Messenger et WhatsApp, entre autres services de messagerie électronique, ont remplacé le papier d’autrefois. Les humains parlent moins entre eux mais s’écrivent, et souvent parlent comme ils écrivent.

Puisque des pans entiers du droit ont transposé cet état de fait, rendant justiciable quiconque twitterait des insultes ou publierait sur facebook une calomnie, intéressons-nous aux interdits de la langue dans la vision d’un européen du XIVème siècle. En l’occurrence, pas n’importe quel européen, mais Ibn Juzay, grand juriste et historien à la cour du Royaume Nasride de Grenade au XIIIème siècle.

Texte d'un ouvrage d'Ibn Juzayy
  • Cet éminent personnage du paysage intellectuel andalous au XIIème siècle dressait dans son ouvrage “qawânin al-fiqhiyya” la liste des interdits liées à la langue, au nombre de vingt. Y figurent :

1. Parler du musulman dans des termes désobligeants, même s’ils correspondent à un état de fait avéré, qu’il s’agisse de choses touchant à ses foi et pratiques religieuses, à sa généalogie, à son allure physique, à ses propriétés, à ses actions. Cette interdiction est levée dans les cas suivants :

– Porter plainte auprès d’une autorité;

– Aide à corriger une conduite déviante (d’un point de vue religieux) ;

– Etablissement d’un point de vue légal (istiftâ’ ) ;

– Mise en garde contre de mauvais sujets, fauteurs de bida’ ou auteurs d’œuvres égarantes (muḍilla) ;

– Qualification de quelqu’un par le qualificatif qu’il s’applique à lui-même comme « le myope » ou « le boiteux » ;

– Dans le cas d’un individu qui adopte ostensiblement une conduite qui permet de le classer comme fâsiq, transgresseur d’un interdit majeur ;

– Délivrance d’un bon conseil à celui qui requiert un avis en vue d’un mariage, ou dans le contexte d’une question légalement indécise (shubha) ;

– Récusation ou confirmation des témoins (shuhûd) ou des « rapporteurs » (ruwwâtt) dans un cadre judiciaire ;

– Évocation de la conduite inique d’un dirigeant légal (imâm).

  • 2. Porter des accusations calomnieuses (buhtân) contre un musulman.

  • 3. Mentir, à l’exception de quatre cas :

  • – En vue de pacifier les relations entre des parties (musulmanes) en conflit, si le mensonge s’avère nécessaire ;

  • – A des fins militaires (ruses, tromperies, etc.) ;

  • – Le mensonge du mari à son épouse, certains théologiens le restreignant toutefois aux allusions et propos indirects, plutôt qu’à l’expression franche de contre-vérités ;

  • – La protection des victimes d’injustice, des personnes injustement menacées qui cherchent refuge, etc.

  • 4. Le faux serment (al-yamîn al-ghamûs).

  • 5. Le faux témoignage.

  • 6. La diffamation et la calomnie (namîmâ).

  • 7. L’ironie méprisante et la moquerie (al-istihzâ’).

  • 8. Qualifier de manière inappropriée Allah, le prophète Muhammad, les anges, les autres prophètes, et les « compagnons » (al-ṣaḥâba).

  • 9. Pour les gens du commun, débattre des points technique de la théologie ( ‘ilm al-kalâm) pour lesquels ils ne sont pas compétents, car cela pourrait les conduire à l’égarement pervers (zandaqa), au doute ou à l’adoption d’innovations blâmables (bida).

  • 10. Les pratiques orales (ou autres) associées à la magie (siḥr).

  • 11. Les propos obscènes (faḥsh, rafathh).

  • 12. La poésie et le chant, mais pas de façon absolue.

  • 13. La louange (madḥ)même si elle dit la « vérité » parce qu’elle suscite chez le bénéficiaire l’orgueil et la présomption.

  • 14. Le double langage et la duplicité.

  • 15. L’auto-congratulation, même si elle correspond à des vertus ou qualités réelles.

  • 16. La divulgation du secret.

  • 17. La fausse promesse.

  • 18. La controverse (jidâl) et la dispute (khiṣâm) sauf s’ils ont pour but de faire éclater la vérité.

  • 19. La dépréciation des aliments (dhamm al-aṭ’imd) et les malédictions (la’n) proférées contre des musulmans.

  • 20. Les propos dénués de sens ( lâ ya’nî).

  • Autant de raisons qui devraient inciter à tourner sept fois nos pouces avant de taper sur nos claviers…

Sources :

Ibn Juzay (éd. 1985), al-Qawânîn al-Fiqhiyya, Beyrouth, Dâr al-Fikr.

Yahya Ould al-Barra et Abdel Wedoud Ould Cheikh, « L’injure comme délit. L’approche des fuqahâ’ théologiens-légistes musulmans », Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée, 103-104 | 2004, 

 

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