3 mars 1924 : l’abolition du Califat islamique

C’est un 3 mars que M. Kemal abolit le Califat islamique, institution transnationale qui unit spirituellement les croyants et oeuvre pour les intérêts de la commuanuté islamique, laquelle menaçait sa République et son projet national en passe de se réaliser.  Si l’orgine de cet acte est accordée à M. Kemal, en réalité la fonction Califale était souffrante tout au long du XIXe siècle, pour plusieurs raisons que nous détaillerons ici.

CRISE POLITIQUE

 

Après les réformes de Mahmud II, empruntées de l’Occident, le Sultan ne dispose plus du pouvoir réel. Il règne certes mais ne gouverne plus. Ce sont ces conseillers et ministres qui administrent la politique. Cette fracture entre pouvoir sultanien et gouvernement bureaucrate mène l’empire ottoman droit dans le mur, et il faut attendre Abdülhamid II pour que le personnage du Sultan et du Calife soit restauré à sa juste place. La presse occidentale reprochait à Abdülhamid II son autorité, et à raison, car depuis Mahmud II il n’y avait plus eu de sultan qui s’impose. Ce renouveau au sein du Sultanat est mal perçu par les chancelleries européennes qui ont des relais dans l’administration ottomane et chez les élites européanisantes. Ceci explique entre autres les nombreuses tentatives d’assassinats sur sa personne et la perméabilité du palais à ses ennemis.

 

Il faut également parler ici du rôle néfaste des Tanzimat, réformes ottomanes dont l’objectif était de « moderniser » l’Empire. Allant directement à l’encontre des règles de l’Islam, elles scindèrent l’opinion, permirent aux « progressistes » européens de dicter ou d’inspirer leur ligne de conduite, et d’écarter les Ulama qui y étaient opposés pour favoriser une nouvelle génération de « savants du palais ».

 

CRISE MILITAIRE

 

Après les guerres napoléoniennes, l’Europe est en mutation. D’un point de vue économique d’abord, grâce aux progrès apportés par la Révolution Industrielle, mais aussi et surtout en mutation d’un point de vue idéologique. Les idéaux de la Révolution Française ont trouvé écho. Les Nations européennes rêvent de s’affirmer, de continuer leur développement et de resplendir, cela se traduit par la colonisation. Le monde musulman est soumis aux tentatives de colonisation européenne, et ce qui n’est pas conquis par la guerre l’est par les emprunts et la promesse de développement. L’échec de Vienne sonnant comme le point de départ d’une Reconquista, les Ottomans ont été contraints de lâcher depuis cette date : ce fut d’abord la perte de la Hongrie, puis de la Crimée, puis de la Grèce, puis l’Algérie en 1830, puis enfin l’Egypte, et la Tunisie qui sortent du giron ottoman. Il faut dire que la dawlat al-‘âliya avait été épuisée militairement par trois siècles de coalitions internationales : Quand ce n’étaient pas les Habsbourg alliés au Polonais, aux Moldaves, aux Slovaques, aux Français et aux Ordres Croisés, c’étaient les Russes, alliés aux Bulgares, aux Lituaniens, aux rebelles locaux qui fragilisaient l’Empire.

Recul de l’Empire Ottoman

CRISE IDENTITAIRE

 

L’apparition du nationalisme dans la Dawla al-‘âliya fut un véritable relais de la propagande européenne et principal point d’entrée des idées semeuses de désordre dans la deuxième moitié du XIXème siècle. L’idée d’un gouvernement ethnique était nouvelle dans le monde musulman, encore plus dans l’Empire ottoman où cohabitaient près de 80 ethnies différentes : turcs, lazes, kurdes, arabes, bosniaques, albanais, tcherkesses, berbères, valaques, bulgares, etc. Personne n’avait reproché aux Mamelouk Tcherkesses de ne pas être de vrais égyptiens, à Salah ed-Din al-Ayyûbî d’être kurde alors qu’il régnait en Egypte, à Méhémet Ali le roi d’Egypte d’être Albanais ou à Muhammed al-Fâtih d’être Turc. L’idée d’être gouverné par quelqu’un de son ethnie est le fruit du nationalisme. C’est à travers cette idée que les Européens s’appuyèrent sur les ethnies minoritaires, principalement chrétiennes, pour détruire l’Empire. Les premiers furent les Grecs, qui proclament leur indépendance en 1821, aidés moralement et financièrement par les Français et les Britanniques. Ainsi, la France se donne le rôle de protecteurs des Chrétiens d’Orient en intervenant en 1860 au Mont-Liban en faveur des Maronites. Les Russes Orthodoxes utilisent ce pretexte fallacieux pour soutenir l’indépendance de la Bulgarie et pousser les Arméniens à la Révolte. C’est ainsi que l’Empire perd tous ses territoires majoritairement peuplés de Chrétiens, principalement en Europe.

 

Abdülhamid II étant porteur d’un projet panislamique contre l’impérialisme européen, et de l’idée d’un renouveau du Califat dans ce contexte difficile de volontés expansionnistes des puissances européennes et d’indépendantisme des minorités, a su contenir l’hémorragie. D’une part, il mate les rebellions des Fractions Révolutionnaires Arméniennes armées par les Russes dans l’Est anatolien. D’autre part, il fait preuve de rapprochement avec les musulmans tentés par le nationalisme : pour contrer le nationalisme kurde il créer les régiments dits de Hamidiye, régiments kurdes qui constituent la garde rapprochée du Sultan. Il y a en cela un message politique qui se résume ainsi “cet Etat est nôtre Etat, vous êtes mes frères, la preuve c’est vous qui assurez ma sécurité”. Concernant le monde arabe, Abdülhamid se montre magnanime en nommant les bonnes personnes aux bons postes, en se faisant l’ami des arabes musulmans. Ceci a pour objectif de casser la propagande nationaliste arabe chrétienne (et oui, pour ceux qui ne le savaient pas, le nationalisme arabe a été inventé par des chrétiens, antisémites par ailleurs. Si vous ne me croyez pas, lisez « Le réveil de la nation arabe dans l’Asie turque » de Negib Azouri paru en 1904) et de maintenir le lien entre la Porte Sublime et le monde arabe.

 

LA DESTITUTION D’ABDULHAMID II

 

Dans ce contexte, les derniers à s’emparer du nationalisme sont les Turcs. Voyant les Arméniens, les grecs, les Bulgares se déclarer comme tels, et considérant que l’Empire était à la faillite, ils créèrent le courant nationaliste des Jeunes-Turcs, à Paris bien évidemment, le jour même du centenaire de la Révolution Française. Le corps des Janissaires ayant été aboli en 1826, l’armée ottomane s’était profondément turquisée. C’est ainsi que les thèses nationalistes se diffusèrent au sein de l’armée ottomane dans laquelle elles trouvèrent un large echo. Une branche des Jeunes-Turcs est alors mise en place à Thessalonique. En 1908, toujours à Thessalonique (aujourd’hui en Grèce) l’armée acquise aux idées des Jeunes Turcs lance un coup d’Etat et impose à Abdülhamid le retour de la Constitution Ottomane. L’année suivante, les religieux sont dans la rue, des manifestations éclatent à Istanbul et réclament le retour de la Sharia. Le contrecoup d’Etat voit l’échec des éléments de l’armée pro-Abdülhamid. Celui-ci est destitué le 13 avril 1909 et mis en captivité jusqu’à sa mort.

Abdülhamid II, destitué le 27 avril 1909

L’ABOLITION DU SULTANAT

 

C’est à partir de ce moment-là que se jouent les derniers moments de la fonction Califale. Pour la première fois depuis l’avènement de l’Islam, c’est un parti politique qui désigne un Calife : Mehmed V. Bien entendu, un Calife soumis au pouvoir en place, sans aucun pouvoir, dont le seul acte significatif fut de déclarer le Jihad une fois que les Jeunes-Turcs eurent déclaré la guerre à l’Europe. Ceux-ci imposent d’ailleurs un autre coup d’Etat en 1913 à leur propre système politique.  Lorsque la fin de la guerre sonne l’échec des Jeunes-Turcs, le nouveau Calife Mehmet VI tente de réimposer le sultanat. A cette époque, l’Anatolie est en pleine guerre civile : les puissances européennes occupent Istanbul, et deux factions se combattent l’une l’autre, les Caliphalistes et les Nationalistes. Si les Caliphalistes ont l’avantage, la signature du traité de Sèvres joue au désavantage de Mehmet VI, et ce sont finalement les Nationalistes qui ont le dessus et jouent le rôle de meneur dans la guerre d’Indépendance où, de 1919 à  1922, Arméniens, Grecs, Français et Italiens sont battus par le nouvel homme fort, Mustafa Kemal. Les musulmans du monde prennent le parti du Sultan. La presse nationaliste utilisera cet argument pour dire que le sultan est un pion des Britanniques. M. Kemal le destitua en même temps qu’il abolit le sultanat le 1er novembre 1922. Quelques mois plus tard, c’est l’assemblée national(ist)e acquise et soumise à M. Kemal qui abolit le Califat.

 

Destitution de Mehmet VI le 1er novembre 1922

 

QUELLES CONSEQUENCES ?

 

Si notre génération n’est pas concernée par l’abolition du Califat, nous sommes tous concernés par les conséquences d’un tel acte. Privé de protecteur, le monde musulman psot-califat s’est retrouvé colonisé de toute part et, en cas de crise dans les nouveaux Etats inventés après-guerre, les migrants rejoignent les anciens colonisateurs. Le conflit israélo-palestinien et tout le sang qui coule au Moyen-Orient sont des conséquences directes de l’absence d’une autorité islamique capable de gérer les conflits.

 

 

À propos de Le Web Master

Historien & militant associatif. Parcours d'études en histoire comprenant notamment l'étude de l'histoire contemporaine (Le premier XXeme siècle ; de 1914 à 1945), de l'histoire culturelle (histoire des minorités au Moyen Age, histoire des femmes, histoire des intellectuels au moyen âge), de l'historiographie (historiographie gréco-romaine, histoire des mouvements historiographiques contemporains), l'histoire Moderne (L'Espagne au XVI-XVII siècle, les Ottomans, Des Lumières à la République), de l'histoire médiévale(Thématiques du Moyen Age en Occident : Economie, Religion, Urbanité, Pouvoir, Échiquier politique, etc), l'Histoire Romaine (De la période archaïque à la République, De la République au Principat, Les éléments du pouvoir impérial), de l'Histoire Grecque (Période classique Période hellénistique), de l'histoire de l'économie (Le premier XXe siècle 1900-1945 Le second XXe siècle 1945-2000), de l'histoire de l'art (l'évolution des arts de la Révolution à la la seconde guerre mondiale) ainsi que d'importantes études sur le monde musulman.

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