Aujourd’hui, avant de dormir nous vous proposons une histoire (inspirée de faits réels). Toute ressemblance avec des personnages existants ou ayant existé ne serait que pure coïncidence.

Il était une fois sur les terres de l’antique Carthage, un sultan qui ne savait pas gérer son argent, que l’on appelait le Bey. N’ayant pas de projet religieux et préférant croire qu’Allah lui avait octroyer cette place pour étaler ses largesses, le Bey vivait une vie de faste et de luxure.

Beaucoup de dorures dans l'ancienne résidence du Sultan...

Beaucoup de dorures dans l’ancienne résidence du Sultan…

Craignant une révolte populaire qui lui couterait sa place au Palais du Bardo, le Bey hésitait avant d’augmenter les taxes sur les récoltes de son peuple. Il dut trouver un moyen de s’enrichir sans trop se mettre à dos la population exaspérée.

Débordant d’imagination et inspiré d’autres faits historiques antérieurs, le Bey eut une idée : il demanda a ses corsaires d’écumer les mers et de rançonner tous les bateaux chrétiens. Aussi, le Bey accorda le droit aux corsaires de faire des incursions en territoire chrétien afin d’y ramener des captifs qui serviraient à la cour.

Pour assoir sa légitimité religieuse, le Bey déclara que cela faisait partie du Jihad et considéra tout ce qui était en méditerranée comme un butin, quand bien même plus aucun pays européen n’avait pour l’heure l’envie de guerroyer contre le Bey.

C’est ainsi que, de Hammamet à Nabeul, des navires barbaresques se mirent à écumer la mer, au nom d’Allah et pour le compte du Bey dépensier : “truander au nom d’Allah tout en étant couvert par son Prince rapporte mieux que de s’aventurer avec son filet pour ne ramener que quelques poissons”, se dirent bon nombre de marins-pêcheurs qui s’empressèrent.

Reconstitution de bateaux "pirates" à Hammamet

Reconstitution de bateaux “pirates” à Hammamet

Un jour, après un périple de plusieurs jours de navigation dans une mer houleuse et inhospitalière, un des navires pirates s’échoua en Sardaigne et en profita pour capturer un enfant. Le capitaine ne sut que faire de l’enfant. Un si maigre butin ne rapporterait que si peu… Devait-il le rejeter à la mer pour nourrir les requins, le laisser revenir à sa terre ou le ramener au Bey ? Finalement, le corsaire plutôt que de rentrer bredouille ramena l’enfant à la cour du Sultan. Prise au dépourvue, cette dernière allait le refuser.

C’était sans compter sur un autre méfait du Bey : outre le fait qu’il était dépensier, le Bey appréciait le bon tabac et se plaisait à fumer à fumer le narguilé. Le narguilé du Bey était au centre d’un véritable protocole d’État : il y avait un sujet de la cour préposé à la préparation du tabac, un autre chargé d’apporter le charbon, ainsi qu’un autre chargé de son nettoyage.

Un narguilé, plus communément appelé "chicha", plus toxique que la cigarette classique

Un narguilé, plus communément appelé “chicha”, plus toxique que la cigarette classique

Le Bey se sachant imprévoyant et aux faits que sa prodigalité lui était source d’ennemis, il se méfiait de ses préposés aux Narguilés qui étaient les seuls à être en sa présence lors de ce moment de détente et d’inattention. Il demanda à ce qu’une personne innocente lui fut son préposé pour préparer son narguilé. Une aubaine pour la cour qui trouva un moyen de se défaire de ce jeune garçon déporté de Sardaigne, arraché à sa famille et si loin des siens, et de s’attirer les faveurs du Sultan.

C’est ainsi que le jeune garçon devint le préposé au Narguilé du Bey de Tunis. D’année en année, une confiance s’installa entre les deux personnes et le Bey avait pris son préposé sous son aile. S’en suivit une conversation :

“Depuis combien de temps mets-tu du tabac dans mon narguilé, jeune homme ?, demanda le Bey.
– Je ne sais pas, ô Sultan, répondit le préposé.
– Ta famille te manque-t-elle ?, interrogea le souverain.
– Ça fait tellement d’années que je ne l’ai pas vu, ô Sultan. Je ne sais guère à quoi elle ressemble maintenant, dit le jeune homme.
– N’as-tu pas trouvé dans ma cour la chaleur d’un foyer, de quoi remplir ton estomac et des habits qui te distinguent du reste de la populace ?, repris le Bey.
– Si, ô Sultan, que votre grâce est bonne, mais elle ne remplace pas le réconfort d’une mère et l’affermissement d’un père, ô Sultan.

Par ces mots, le Sultan fut bouleversé et compris que pour un simple plaisir mondain, fumer son narguilé, il avait déraciné un enfant qui allait devenir un homme ne sachant pas d’où il vient et servant un autre homme qui était la cause de cette tragédie. Un sentiment de culpabilité l’envahit, mais son côté princier l’emporta et, magnanime, il cacha son sentiment et repris la discussion. Il voulait en plus de se racheter éviter de s’aliéner un nouvel ennemi qui aurait grandi sous son Palais.

“Jeune homme, je vais te donner mieux qu’une famille, assura le vicaire.
– Et comment pourriez -vous, ô Sultan, répondit le jeune homme interloqué.
– Je vais te compter parmi mes rapprochés et toi ainsi que ta descendance sera en sécurité sur cette terre. Tu auras une descendance qui seras éduqués dans les meilleurs écoles du pays, et tes enfants fréquenteront les enfants de mes officiers, assura le Sultan.
– Mais… comment cela pourrait-il m’être possible, moi qui n’ait même pas de nom, ô Sultan.
– Comment ça tu n’a pas de nom ? Tout le monde à un nom ! rétorqua le Bey
– Moi, je n’en ait pas, se désola le préposé.
– Je vais t’en donner un, dit le Sultan, comme tu mets le tabac dans ma “sebsi” -foyer du narguilé, en argot tunisien-, je t’appellerai Sebsi.

narguilé

C’est ainsi que le jeune esclave d’un sultan débonnaire, devint Sebsi, un homme rapproché d’un état hétéroclite en déperdition. Durant le protectorat français qui acheva la période beylicale, les descendants de Sebsi sauront s’attirer les faveurs du Grand Résident et, à l’indépendance du pays, ils contribuèrent à la dictature et à la mise sous tutelle occidentale de tout un peuple. Ainsi, au contraire d’un Moïse enfant d’un peuple esclave qui fonda une nation, il fut tel un Obama, un esclave qui engendra un bourreau.

Ainsi se termine l’histoire de Sebsi, l’enfant d’esclave préposé à la pipe du Bey.