Quand les Arabes décrivaient le « Pays des Francs »

En ces temps où un certain discours identitaire veut faire entendre que la France serait exclusivement un « pays de tradition judéo-chrétienne », comprenez par là « les musulmans n’ont à rien à voir avec l’histoire de ce pays », il est intéressant de se pencher sur les travaux scientifiques du monde musulman, notamment ceux des géographes qui n’ont pas manqué de décrire ce qu’ils appelèrent alors balad al-ifrandj, le pays des Francs.

Soulignons d’abord que le monde Musulman a offert à l’humanité nombre de géographes. Fruit d’une époque lointaine où les savants étaient pluridisciplinaires ou encyclopédiques, joignant sciences mathématiques à la médecine, astronomie à la chirurgie, en passant par la maîtrise de plusieurs langues, le monde garde en mémoire Al-Jahiz (776-867), Ya’qubi (mort en 897) ou encore Al Masû’dî (896-956) qui fut le premier à représenter le continent américain, Ibn al-Faqih (Xe siècle), Ibn Hawqal (mort après 977), sans oublier l’incontournable Al-Idrissi (1100-1175), véritable révolutionnaire en matière de cartographie.

Soulignons également que la géographie Arabe, initiée dès le IXème siècle, était partagée entre deux écoles : la géographie mathématique, héritée des traductions arabes de la géographie de Ptolémée, et l’école de Balkhi, plus centrée sur le monde Musulman. Dans chacune des deux écoles, l’Europe et la France étaient représentées par les géographes mais aussi décrites. Ainsi, il apparaît que la plus ancienne représentation Arabo-musulmane de l’Europe de l’Ouest est la carte du monde réalisée pour le Calife Al-Mamūn (786-833), appelée carte d’Al-Mamūn. Bien qu’imprécise, les contours de l’Europe se devinent facilement : péninsule ibérique, péninsule balkanique et littoral atlantique se lisent aisément même si aucune indication ne transparaît sur l’intérieur des terres européennes.

Carte d’Al-Mamūn, copie du XIVème siècle

Le célèbre mathématicien Al-Khawarizmi (v.780-v.850), père de l’algèbre qui a également donné son nom à l’algorithme, qui fut également géographe, améliore cette description de l’Europe. Dans son ouvrage intitulé « livre de la représentation de la terre », il poursuit le travail entamé par la carte d’al-Mamūn (sans doute a-t-il participé à sa rédaction), ajoutant un ensemble de coordonnées en longitude et latitude correspondant à des points côtiers, des rivières, des montagnes, ainsi qu’à 537 localités. Laissant apparaître la péninsule de Normandie, les contours de la France se précisent.

Reconstitution de la partie occidentale de la carte d’al-Khawarizmi

Le siècle suivant, un autre géographe qui répond au nom d’Ibn Hawqal (943-988), adepte de l’école de Balkhi, précise la vision arabo-musulmane de l’Europe occidentale dans son Kitāb sūrath al-ardh, Configuration de la Terre. Jusqu’à lui, l’Europe était considéré comme bilad ar-Rūm, pays des Roums (chrétiens) ou comme un dār Al-Harb, pays ennemi. Ibn Hawqal détaille : « L’Espagne est une presqu’île qui touche au petit continent (c.-à-d. l’Europe) du côté de la Galice et de la France : elle fait partie de l’ensemble du Maghreb », soulignant également qu’ « Un peuple prédomine dans cette Europe, ce sont les Francs (Ifrandj) », lesquels sont une « catégorie d’infidèles proches de l’Espagne, il n’y a pas de peuple plus nombreux que les Francs ». La carte de la Méditerranée qu’il lègue est plus précise, et laisse même apparaître des régions françaises, à l’instar du Jebel al-Qilāl, principauté musulmane du Fraxinet, région parfaitement décrite par ces mots :

« On y trouve une belle production agricole, les cours d’eau y sont nombreux ainsi que les terres de culture. Ce sont des musulmans qui rendirent cet endroit habitable dès leur installation… ».

Carte de la Méditerranée d’Ibn Hawqal
Détail laissant apparaître Jebel al-Qilal, aussi appelé Fraxinet

 

Cette description du Fraxinet Musulman n’est pas sans rappeler celle d’Al-Zuhri au XIIème siècle, qui dit à propos de Narbonne :

Sur la côte, à l’est de Barshalûna (Barcelone), il y a la ville d’Arbûna (Narbonne). C’est le point extrême conquis par les musulmans sur le pays des Francs. On y trouvait la statue sur laquelle était inscrit : « Demi-tour, enfants d’Ismaël, ici est votre terme ! Si vous me demandez pourquoi, je vous dirai ceci : si vous ne faites pas demi-tour, vous vous battrez les uns les autres jusqu’au jour de la Résurrection. » Cette ville est traversée en son milieu par un grand fleuve, c’est le plus grand fleuve du pays des Francs ; un grand pont l’enjambe. Sur le dos de l’arche, il y a des marchés et des maisons. Les gens l’utilisent pour aller d’une partie de la ville à l’autre. Entre la ville et la mer, la distance est de deux parasanges [environ 10 km]. Les navires venant de la mer remontent le fleuve jusqu’en aval de ce pont. Au centre de la ville, il y a des quais et des moulins construits par les anciens, personne ne pourrait plus en bâtir de semblables. »

Mais celui qui a sans doute le mieux décrit la France avant qu’elle ne s’appelle la France est très certainement al-Idrissī (1100-1175). Natif de Sebta au Nord de l’actuel Maroc, le géographe dont la famille était bien implantée en Andalousie musulmane fit ses études à l’université de Cordoue. Après plusieurs voyages qui le menèrent d’un bout à l’autre du monde Musulman, il se trouvait en Sicile quand celle-ci fut conquise par le roi normand Roger II.  Voulant faire de la Sicile un centre culturel rayonnant de par le monde, aux alentours de 1138 Roger commanda à Al-Idrissi un atlas détaillé. Ce fut chose faite en 1154, date à laquelle le fabuleux Nuzhat al-mushtāq fi’khtirāq al-āfāq,  « le livre des voyages agréables dans des pays lointains » fut terminé. Renommé « table de Roger », l’ouvrage est en soit une révolution : il laisse apparaître des lacs, des rivières, des chaînes de montagnes jusque-là jamais cartographiées, les villes sont légendées et l’Équateur est représenté. Chaque section de chaque climat est soigneusement détaillé par un texte travaillé avec minutie. Ainsi, Le pays des Francs est méticuleusement détaillé.

La Bourgogne, la Francie et la Gascogne

Sur cette section, la Bourgogne apparaît, en Arabe burghūniyat al-Ifrandj, ainsi que ses principales villes : Dijūn, Dijon, Nifers, Nevers, Besemsen, Besançon, Mashkūn, Maçon. Al-Idrissī y etablit les distances entre les villes, leur qualité de vie, estimant que les souverains bourguignons sont les plus téméraires des souverains francs. Il prend même soin de signaler le vignoble des côtes de Bourgogne : « une lande de terre à bonne hauteur où l’on cultive la vigne ». Le lac de Jenebra, Genève, d’où s’écoule un long fleuve parcourant Liyūn, Lyon, et se jettant dans la « mer des Rūms » figure également sur la carte. D’autres régions y sont présentes : ardhu Faransī, la Francie,  avec entre autres villes Munt Lūshūn, Montluçon, et bilād Ghashkūniya, la Gascogne où l’on distingue Tulūsha, Toulouse. La Septimanie y est parfaitement décrite : Qarqashūna, Carcassonne, Arbūna, Narbonne, Bīza, Béziers, Bawā, Pau, ainsi que les différents passages des Birrinet, les Pyrénées.

Le Golfe de Gascogne et la côte Atlantique

La section voisine dévoile la partie du littoral Atlantique qui sépare al-Andalus du pays des Francs, le Golfe de Gascogne appelé alors khalīj al-inqlīz, Le Golfe des Anglais. S’y trouve Bayūna, Bayonne, et Burdāl, Bordeaux.

Normandie, Flandre et Sud de l’Angleterre

Une section plus au Nord décrit d’autres régions : ardh Nurmūna, la Normandie, ardhu Iflanders, la Flandre, ardhu Faransiya, la Francie, et Shamāl Burghūniya, la Bourgogne du Nord. Toutes ces terres étant l’apanage des ifrandj, les Francs, lesquels ont de nombreuses villes comme Urliyans, Orléans, ou Ibrīz, Paris, située sur une île au milieu d’un fleuve, nahr sīnū, la Seine qui se jette dans une mer qui sépare le pays des Francs du  Janūb Jazîratu Inqlatârah, le Sud de l’Angleterre.
Tout cela, six siècles avant la carte de Cassini.

Pour aller plus loin
:

– L’Europe dans la cartographie arabe médiévale, Jean-Charles Ducène

– Le Fraxinet des Sarrazins, G.-C. Véran

– Configuration de la terre, Ibn Hawqal

– la Table de Roger, al-Idrissī

À propos de Le Web Master

Historien & militant associatif. Parcours d'études en histoire comprenant notamment l'étude de l'histoire contemporaine (Le premier XXeme siècle ; de 1914 à 1945), de l'histoire culturelle (histoire des minorités au Moyen Age, histoire des femmes, histoire des intellectuels au moyen âge), de l'historiographie (historiographie gréco-romaine, histoire des mouvements historiographiques contemporains), l'histoire Moderne (L'Espagne au XVI-XVII siècle, les Ottomans, Des Lumières à la République), de l'histoire médiévale(Thématiques du Moyen Age en Occident : Economie, Religion, Urbanité, Pouvoir, Échiquier politique, etc), l'Histoire Romaine (De la période archaïque à la République, De la République au Principat, Les éléments du pouvoir impérial), de l'Histoire Grecque (Période classique Période hellénistique), de l'histoire de l'économie (Le premier XXe siècle 1900-1945 Le second XXe siècle 1945-2000), de l'histoire de l'art (l'évolution des arts de la Révolution à la la seconde guerre mondiale) ainsi que d'importantes études sur le monde musulman.

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