Le cercle des poèmes disparus : éloge de la prose Arabe 

Toute langue qui se respecte dispose de sa poésie, cet art qui a pour vertu de mettre le verbe en exergue par la maîtrise de la métrique et l’éloquence. L’avènement des réseaux sociaux a favorisé l’émergence d’une nouvelle vague de pseudo-poètes, lesquels, alignant deux ou trois rimes sous fond de slam et de punchline  se rêvent en Shakespeare d’une génération julisée, fan de PNL et autres pollueurs d’ondes habitués de Skyrock. Or, la poésie ce n’est pas ça…
 

La poésie arabe, LA poésie par excellence

Dans son « discours de l’universalité de la langue française », Rivarol disait à propos de la poésie : «C’est la prose qui donne l’empire à une langue, parce qu’elle est tout usuelle : la poésie n’est qu’un objet de luxe ». Personne ne peut dire que Rivarol se trompe à ce sujet. Ne dit-on pas que le français est la langue de Molière, que l’anglais et celle de Shakespeare ? Molière et Shakespeare n’étaient pas de vulgaire slameurs de quartier populaire, ils étaient deux poètes qui savaient manier les mots avec éloquence et élégance, capables en deux vers de donner le vertige aux lecteurs, de proposer plusieurs sens à un seul vers, d’enivrer par des réflexions profondes et des tournures savamment choisies. À ce titre, la poésie est un marqueur de la civilisation, et l’Arabe est une langue précurseure dans ce domaine.

Avant l’islam, les Arabes essentiellement nomades et vivant dans des contrées désertiques, ne s’inscrivaient pas dans une civilisation écrite à l’instar des Grecs et des Romains, mais constituaient plutôt une civilisation orale où tout reposait sur la parole. Les archéologues peinent à faire surgir du passé des écrits en langue arabe antérieurs à l’islam, se bornant à découvrir des pierres tombales et quelques contrats. Aussi, l’essentiel de l’héritage linguistique arabe préislamique repose sur la tradition orale, lequel était porté par les poètes arabes qui avaient su élever le niveau de la langue à un degré de raffinement inégalé. Parcourant les marchés saisonniers de la péninsule arabique, les poètes se concurrençaient à qui aurait le meilleur vers, le plus prestigieux de ces marchés étant le lieu de pèlerinage de tous les arabes, Mekkah et son temple cubique, la Kaaba. La foule, amoureuse de cette joute verbale, exhortait les poètes à réciter leurs vers en les interpellant  par ce mot «iqra/ récite !», et eux de s’exécuter. Celui qui avait l’avantage sur tous les autres poèmes avez le privilège de voir ses vers affichés sur la Kaaba.

C’est dans ce contexte que le Coran fut révélé à des gens épris de la pureté de la langue, qui choisissaient leurs mots comme on choisit les fruits sur un étal. À des gens pour qui la parole se devait d’être loyale, pour qui le manquement à la parole était une trahison à l’essence même de ce qui faisait l’individu. Aussi, Allah donna aux arabes un livre qui surpassait tout ce qu’avaient pu écrire les poètes, le Qurān, littéralement la « Grande récitation », un Livre en Arabe clair qui impressionna toute la société mecquoise. Nombreux furent ceux qui embrassèrent l’Islam en entendant sa récitation. Un Livre inimitable où Allah défia quiconque de produire une sourate semblable. 

Lorsque Gabriel se présenta à Mohammad pour lui annoncer la prophétie, il vint avec le même mot que celui utilisé par les foules venant écouter les poètes : « iqra/ récite ». Et Celui qui fut choisit pour cette lourde tâche de répondre : « mā anā biqari / je ne suis pas quelqu’un qui récite ». Quelques décennies après la Révélation de ce verset, l’Arabe devint la langue officielle d’une civilisation qui s’étendait de l’océan Atlantique ou steppes de l’Asie centrale, dont la grammaire était posée et enseignée presque mille ans avant aucune autre langue dans le monde. Le Coran avait surpassé la poésie, mais néanmoins les arabes restèrent attaché à celle-ci en raison de l’éloquence qu’elle renfermait ainsi que pour son intérêt linguistique, car d’innombrables mots utilisés par les anciens se retrouvent dans le Coran ou dans les Hadiths.

Mais la poésie arabe n’est pas qu’un assemblage de mots qui riment. Elle est toute particulière, dans la mesure où elle allie à la fois prosodie et métrique. Elle nécessite tout un bagage de connaissance. Outre une grammaire parfaite et un vocabulaire aussi large que subtil, celui qui prétend être poète se doit de connaître les règles de la prosodie arabe (الشعر العمودي) qui ont été posées par Al Khalîl Ibn Ahmad Al Farâhidî il y a de cela treize siècles (soit presque un millénaire avant Molière ou Shakespeare soit dit au passage). A savoir que le prétendant doit être capable d’écrire et de lire en style dit al ‘arûdhiyah (العروضية) et en syllabique –al maqta’iyah (المقطعية). Une fois qu’il sait faire la différence entre un maqta’ tawîl (مقطع طويل) et un maqta’ qaçîr (مقطع قصير), notre poète se doit de connaître les différents mètres –al buhûr (البحور)-, quatorze selon Al Farâhidî même si certains vont jusqu’à seize. Puis, une fois qu’il a définit son bahr, il doit faire correspondre les çudûr (partie de droite) avec les a’djâz (partie de gauche), de manière à ce qu’il y ait équivalence rythmique. Le tout en respectant la rime, al qâfiyah (القافية). Et encore eusse-t-il fallut que cela ait un sens. Et que ce sens ne soit pas ante-islamique. Que de techniques à maîtriser pour seulement commencer à devenir un poète. 
Bref, la poésie est un art et cet  art se perd. Puisse les pseudo-poètes usurpateurs périr de leur pitrerie, et puisse la langue Arabe être tirée vers le haut par les Musulmans. 

À propos de Le Web Master

Historien & militant associatif. Parcours d'études en histoire comprenant notamment l'étude de l'histoire contemporaine (Le premier XXeme siècle ; de 1914 à 1945), de l'histoire culturelle (histoire des minorités au Moyen Age, histoire des femmes, histoire des intellectuels au moyen âge), de l'historiographie (historiographie gréco-romaine, histoire des mouvements historiographiques contemporains), l'histoire Moderne (L'Espagne au XVI-XVII siècle, les Ottomans, Des Lumières à la République), de l'histoire médiévale(Thématiques du Moyen Age en Occident : Economie, Religion, Urbanité, Pouvoir, Échiquier politique, etc), l'Histoire Romaine (De la période archaïque à la République, De la République au Principat, Les éléments du pouvoir impérial), de l'Histoire Grecque (Période classique Période hellénistique), de l'histoire de l'économie (Le premier XXe siècle 1900-1945 Le second XXe siècle 1945-2000), de l'histoire de l'art (l'évolution des arts de la Révolution à la la seconde guerre mondiale) ainsi que d'importantes études sur le monde musulman.

Leave a Reply