Pourquoi appelle-t-on un musulman « musulman » au lieu de « muslim »?

Constatons qu’entre ces deux vocables, on remarque l’ajout d’une terminaison en -an et d’une voyelle entre le s/س et le l/ل. On aurait pu penser que le terme « musulman » était une latinisation du terme arabe « muslim »/مسلم, tant les variantes de ce vocables sont récurrentes dans le monde latin : musulmano en italien, muçulmano en portugais, musulmán en espagnol ou encore musulma en basque et musulmanus en latin. Cela n’a rien d’une latinisation, il s’avère en réalité que le terme est emprunté au persan مسلمان « muslumân ». 

Il est alors intéressant de se poser la question : comment une locution persane a pu ainsi traverser les âges par delà les monts et les océans au point d’être privilégiée au vocable original « muslim »? Pour cela il faut remonter au moyen-âge et comprendre que la Perse a longtemps incarné un idéal raffiné. Si les Abbassides ont fait de Bagdad leur capitale, cela n’est pas dû à un quelconque hasard. Les savants persans de la période abbasside font légion et, bien qu’arabisées, les populations anciennement sous influence Sassanide conservent une culture perse. Cette persanisation va se concrétiser sous les Samanides, dynastie d’origine perse qui administre pour les territoires du Khorassan jusqu’à Samarcande et Boukhara. Les populations turcophones islamisées à partir du VIII-IXe siècle, voisines puis vassales des Samanides se persanisent progressivement, au point où les grands empires Turcs musulmans d’Asie centrale, notamment les Seldjoukides, adoptent le persan parmi leurs langues officielles. C’est ainsi qu’ils adoptèrent la locution persane de muslim et la gardèrent. Aujourd’hui encore, les langues turques qui se partagent différents alphabets ont conservé les caractéristiques persanes du terme, ce pourquoi les Ouyghours disent « مۇسۇلمان », les Kirghizes « мусулман », les Turkmènes « Musulman », chacun prononcé de la même manière : mūsūlmān. Les Kazakh qui écrivent « Мұсылман », les Azéris « Müsəlman » et les Ouzbeks « Musulmon », ont une prononciation similaire. Les Turcs quand à eux disent « Müslüman », le ü se prononçant comme notre « u », héritage de la langue Ottomane موسلمان.

En s’arrêtant dans les anciens territoires de l’Empire Ottoman en Europe, islamisés par ceux-là, il est intéressant de constater que l’on retrouve l’allongement final -ân et quelquefois l’ajout d’une voyelle entre le s/س et le l/ل. Ainsi les Albanais disent « mysliman », les bosniaques « musliman », les bulgares Мюсюлманин (prononcer Myusyulman) et les roumains « Musulman » (la côte roumaine était un territoire ottoman). 

De l’autre côté du monde, dans le sous continent indien qui connût l’influence perse et turco-mongole, on retrouve également les caractéristiques persanes et on dit en Urdu مسلمان, idem en Sindhi. Les Kurdes, répartis entre l’Iran, la Turquie, l’Irak et la Syrie, emploient le terme « Misilman ».

En Europe Occidentale, les musulmans n’ont été nommé comme tel que tardivement. En France, si le terme semble être attesté en 1261, c’est le terme Mahométan qui succède à celui de « Sarrasins », utilisé tout au long du moyen-âge et de la période moderne, désignant précisément les partisans de « Mahomet ». Cela parce que l’islam n’était pas considéré dans l’Occident latin comme une religion à proprement parler mais plutôt comme une secte désignée sous le nom de « loi de Mahomet ». Cependant en 1551, les « montssolimans » apparaissent dans une correspondance diplomatique, et en 1553, Pierre Belon dans ses « Observations de plusieurs singularités et choses mémorables trouvées en Grèce, Asie, Judée, Égypte, Arabie et autres pays étranges » mentionne les « mussulmans ». En 1562, une autre correspondance diplomatique évoque les « musulmans » et en 1680 le membre de l’Académie Française Nicolas d’Ablancourt dans le « Dictionnaire François de Richelet » transforme le terme en adjectif en parlant de « troupes Musulmanes ». 

L’apparition du terme « musulman » coïncide donc avec l’époque de l’Orientalisme naissant et de l’intérêt occidental sur l’Orient, époque où la France alliée du Sultan de Constantinople regarde le monde musulman en s’attardant sur ceux qu’elle appelle « les Turcs ». Pour ces premiers orientalistes qui méconnaissent l’Orient, rentrer dans l’Islam c’est « se faire Turc » et un musulman est « un Turc ». Au fur et à mesure que les Ottomans déclinèrent et que l’intérêt vorace de l’Occident se concrétisa par la colonisation, le terme « musulman » s’imposa dans les milieux universitaire, administratif et mondain. Contrairement aux Britanniques qui eux eurent une toute autre approche avec le monde musulman, mais cela, c’est une autre histoire.

À propos de Le Web Master

Historien & militant associatif. Parcours d'études en histoire comprenant notamment l'étude de l'histoire contemporaine (Le premier XXeme siècle ; de 1914 à 1945), de l'histoire culturelle (histoire des minorités au Moyen Age, histoire des femmes, histoire des intellectuels au moyen âge), de l'historiographie (historiographie gréco-romaine, histoire des mouvements historiographiques contemporains), l'histoire Moderne (L'Espagne au XVI-XVII siècle, les Ottomans, Des Lumières à la République), de l'histoire médiévale(Thématiques du Moyen Age en Occident : Economie, Religion, Urbanité, Pouvoir, Échiquier politique, etc), l'Histoire Romaine (De la période archaïque à la République, De la République au Principat, Les éléments du pouvoir impérial), de l'Histoire Grecque (Période classique Période hellénistique), de l'histoire de l'économie (Le premier XXe siècle 1900-1945 Le second XXe siècle 1945-2000), de l'histoire de l'art (l'évolution des arts de la Révolution à la la seconde guerre mondiale) ainsi que d'importantes études sur le monde musulman.

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