L’Algérie était-elle illettrée sous les Ottomans ?

Selon les thèses colonialistes apparues au XIXe siècle et qui ont survécu jusqu’à ces moments présents, les Algériens auraient été sous l’ère Ottomane des gens illettrés, et la France dans l’Humanisme qui est le sien, aurait fait aumône à ce peuple en perdition en se donnant la mission de civiliser ce peuple «fanatique» et de lui apporter les Lumières de la Civilisation. Qu’en fut-il réellement ?

Nous ne perdrons pas le temps ici à lister ou recenser les propos affirmant que les Ottomans se seraient comportés en Algérie comme de vulgaires pillard, laissant la population dans l’ignorance. Ces thèses, qui proviennent soit de l’extrême-droite française, soit des nationalistes panarabistes, se doit d’être confronté aux affirmations des acteurs dela colonisation eux-mêmes. 

Carte de la colonie algérienne en 1894
Ainsi, en 1850, le ministre de la guerre Alphonse Henry d’Hautpoul écrivait : 

« Au moment de la conquête, les études musulmanes étaient dans une situation de prospérité relative ; elles se divisaient en plusieurs branches : 

1° L’instruction primaire, qui consistait à apprendre aux enfants entre l’âge de six à dix ans, les premiers éléments de la religion, et en même temps, pour une partie d’entre eux, les principes de la lecture et de l’écriture. Le local de l’école était presque toujours attenant à une mosquée, et faisait partie des biens immeubles substitués aux établissements religieux. La grande majorité des enfants arabes, dans les villes et les tribus, recevait l’instruction primaire.

2° L’instruction secondaire, comprenant la lecture et l’explication du Coran et les études grammaticales élémentaires, était en général suivie par les enfants appartenant à la classe aisée, entre l’âge de dix à quinze ans. Cet enseignement de donnait dans des locaux dépendant des mosquées, et particulièrement dans les chapelles appelées zaouïa. Les élèves ne payaient qu’une rétribution pour ainsi dire facultative et presque toujours en nature. L’enseignement secondaire et des hautes études étaient gratuits.

3° Les hautes études qui se composaient de cours de droit et de jurisprudence, de théologie, de traditions religieuses et de quelques notions d’arithmétique, d’astronomie, de géographie, d’histoire, d’histoire naturelle et de médecine ; ces espèces d’universités (medressa) formaient aussi une dépendance d’une mosquée. Quelques-unes offraient un certain nombre de cellules où les étudiants logeaient gratuitement ; on leur donnait, en outre, des prestations en nature sur les revenus des mosquées. Les jeunes qui fréquentaient les medressa appartenaient presque exclusivement aux familles lettrées et vouées à la vie religieuse ».

L’arabophile Ismaïl Urbain, architecte de la politique Arabe déclara quant à lui qu’avant l’occupation « plus d’arabes que de Français sachant lire et écrire ; ils faisaient observer que, à leur époque, 45% des Français étaient illettrés ». 
Le sénateur Combes en 1894 expliquait que : « une foule d’élèves se pressaient autour des maîtres les plus fameux, attirés par le désir de s’instruire et soutenus dans leur noviciat aussi long que sévère, suivant les coutumes des universités musulmane, par l’exaltation de leur foi religieuse : ils emportaient de leur séjour à la médersa la considération publique et les titres les plus sérieux à l’estime des grands chefs ».
Le juriste Maurice Poulard quant à lui, affirmait en 1910 dans sa thèse de doctorat intitulée « l’Enseignement pour les Indigènes en Algérie », que : 

« sans aller jusqu’à comparer les anciennes médersas aux universités du Moyen Âge, il est vraisemblable de croire qu’au XIV et XVe siècle, l’Algérie a possédé dans certains centres, des foyers d’activité intellectuelle assez brillants ; la philosophie, la littérature, la médecine, la grammaire, le droit musulman et l’astronomie était enseignés par des professeurs capables et autorisés. Les médersas musulmanes sont très anciennes et se développer vers le commencement du Ve siècle de l’hégire. On appelait de ce nom des établissements d’enseignement supérieur fondés par l’initiative privée, dotés par la générosité des musulmans amis des lettres, aptes à recevoir des dons et legs et qui portaient le nom de leurs fondateurs. La mosquée est médersa de Sidi Bou Mediene à Tlemcen est l’un des plus pur joyau de leurs musulmans construit en 747 de l’hégire, 1346 de Jésus Christ, qui fut une des écoles les plus célèbres et les plus fréquentées de l’Occident ». 

Grande mosquée de Tlemcen
En 1955, 

Colette et Francis Jeanson affirmèrent dans « L’Algérie hors la loi » que « la régence, qui compte plus de 2.000 écoles, possédait plusieurs universités à Alger, Constantine, Tlemcen, Mazouna».

Il s’avère que c’est l’entreprise coloniale qui démantèle l’infrastructure éducative qui perduré jusqu’à l’empire Ottoman, contrevenant ainsi à la promesse de l’armée française du 5 juillet 1830 qui prévoyait : « l’exercice de la religion mahométane restera libre. La liberté des habitants de toutes les classes, leur religion, leur propriété, leur commerce et leur industrie ne recevront aucune atteinte ». Pour ce faire, l’Armée Coloniale pratiqua une stratégie d’isolement de l’Algérie visant à empêcher les soutiens intellectuels de part et d’autre du monde musulman. Pour empêcher les musulmans algériens de pérenniser leur éducation, c’est le motif sécuritaire qui fut invoqué (toute ressemblance avec le projet de loi validé ou sinon il y a quinze jours est fortuite, ou pas), même si au fond le but était de couper les Algériens de leurs racines, comme l’affirma le gouverneur Jules Cambon : « nous avons toujours eu pour but de détruire les grandes influences que nous rencontrions devant nous ».

À propos de Le Web Master

Historien & militant associatif. Parcours d'études en histoire comprenant notamment l'étude de l'histoire contemporaine (Le premier XXeme siècle ; de 1914 à 1945), de l'histoire culturelle (histoire des minorités au Moyen Age, histoire des femmes, histoire des intellectuels au moyen âge), de l'historiographie (historiographie gréco-romaine, histoire des mouvements historiographiques contemporains), l'histoire Moderne (L'Espagne au XVI-XVII siècle, les Ottomans, Des Lumières à la République), de l'histoire médiévale(Thématiques du Moyen Age en Occident : Economie, Religion, Urbanité, Pouvoir, Échiquier politique, etc), l'Histoire Romaine (De la période archaïque à la République, De la République au Principat, Les éléments du pouvoir impérial), de l'Histoire Grecque (Période classique Période hellénistique), de l'histoire de l'économie (Le premier XXe siècle 1900-1945 Le second XXe siècle 1945-2000), de l'histoire de l'art (l'évolution des arts de la Révolution à la la seconde guerre mondiale) ainsi que d'importantes études sur le monde musulman.

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