Les Ottomans, la Mecque et la Médine, une longue histoire d’amour

Les récentes tensions entre puissances du Moyen-Orient ayant abouties à l’ouverture d’une base militaire turque sur le territoire du Qatar, des voix se sont élevées pour dénoncer la politique étrangère turque, qualifiée par ses détracteurs de « néo-Ottomane ». Des officiels ainsi que des Imams affiliés aux gouvernements hostiles à la présence turque dans la région, reprochent notamment aux Ottomans d’avoir « colonisé » le Golfe, spolié les populations, et l’imam de la grande mosquée d’Abu Dhabi dans une diatribe endiablée a accusé le Sultan Suleyman, connu en Europe sous le nom de Soliman le magnifique, d’avoir notamment dérobé la pierre noire de la sainte Kaaba à la Mecque. Les ottomans étaient-ils ainsi ? Des éléments de réponse dans les lignes qui suivent.

L’empire ottoman, un état religieux

Avant de commencer à rentrer en profondeur dans le sujet, rappelons que le glorieux empire Ottoman qui a régné sur une partie du monde musulman entre 1299 et 1924, fut un État fondé sur la foi. Les sultans ottomans ont donc toujours été entourés et conseillés par des Imams et des savants, l’administration Ottomane laissant même le soin au pouvoir religieux de s’organiser indépendamment, et d’y mettre à sa tête un Sheykhu-l-islām, qui avait une autorité religieuse jusque sur la personne du Sultan puis du Calife. À ce titre, on rapporte une anecdote au sujet d’un des sultans ottomans qui amputa d’une main un architecte à qui il était reproché de dilapider l’argent public injustement. Le pauvre homme porta l’affaire devant le sheykhu-l-islām qui fit convoqué le sultan. À l’issue du procès, il s’avéra que celui-ci avait coupé abusivement la main de son architecte. Le sultan demanda quelle allait être sa sanction, ce à quoi le sheykhu-l-islām répondit le Talion. En entendant cela, le Sultan répondit : « si tu n’avais pas dit cela (ndlr : si tu t’étais montré injuste envers cet homme pour t’attirer la bienveillance du pouvoir), je t’aurais tranché la tête ». Ce à quoi le juge répondit : « mais si tu ne l’avais pas accepté, je t’aurais fait destituer ». Finalement l’architecte avoua s’être montré négligeant et accepta une compensation. L’histoire ne nous dit pas si ce genre de cas où un civil s’estimant lésé porta un sultan devant une autorité pouvant le destituer était récurrent, ni même si elle est avérée, néanmoins le fait qu’elle soit connue de (presque) tous témoigne de l’état d’esprit de cet Empire dans lequel le sultan se devait d’être juste et de faire appliquer les règles de l’Islam. Dans la pratique du pouvoir cela est vérifiable, puisque c’est le sheikh de Mehmet Fatih qui vient en personne le remotiver devant les murs de Constantinople durant le siège de 1453, et dans les provinces des responsables des affaires religieuses sont nommés et prennent part au dīwān des Beys. De ce fait, même le plus areligieux des sultans se devait de tenir une conduite pieuse, d’être le garant de l’ordre moral ainsi que des lois islamiques, et était sujet à la révolte lorsqu’il s’en écarta. C’est ce qui arriva notamment à Mahmoud II.

Ceci étant dit, il est loisible à chacun de comprendre qu’un État construit sur des préceptes islamiques ne saurait, faute de quoi il en va de sa légitimité, s’attaquer aux lieux saints de l’Islam. C’est tout bonnement le contraire, les ottomans furent une source intarissable de bien pour les lieux saints de l’Islam tant qu’ils administrèrent les lieux. Pour comprendre cette affirmation, il convient de se replonger dans la situation dans laquelle se trouvait la terre des Deux Lieux Saints avant les ottomans. Contrairement à ce que nous autres, contemporains de la stabilité relative de ce siècle, pouvons parfois avoir du mal à représenter, la situation à La Mecque à l’époque médiévale était loin d’être stable et le tableau que l’on s’en fait est pour beaucoup erroné.

 

Le Hijâz avant les ottomans, une région mouvementée

Dès le règne des omeyyades, le siège du pouvoir politique est transféré de la Médine à Damas. La ville du Prophète reste un centre important, elle reste la capitale d’une province omeyyade et occupe une place stratégique pour la traque des dissidents religieux, chiites en tête. Lorsque les abbassides prennent les lieux en 751, ce rôle stratégique est accru par le regain d’activité du militantisme chiite qui pousse les autorités omeyyades à « exiler » les descendants du Prophète considérés comme « imam » par les chiites à la Médine. Ainsi, depuis Zayn al-Abidine, tous naissent et vivent à Médine, à l’instar de Muhammed al-Bâqir, Zeyd ibn Ali, Dja’far as’Sâdiq, Mûsâ al-Kâzim, Ismaïl ibn Dja’far. En 786, cet activisme déboucha sur un affrontement entre les troupes abbassides et la mouvance zaydite. Dans le même temps, les abbassides déplacent le centre du pouvoir ainsi que tout le cadre institutionnel et religieux à Baghdad, transformant la ville en centre politique, économique, culturel, et intellectuel incontournable dans le monde musulman. Cela eut comme conséquence la perte de l’importance du hijaz qui, dès le IXe siècle, bien que les hommes de savoir et de piété s’y croisent et enseignent leur connaissances, devient une seconde zone que n’a d’autre fonction que celle d’accueillir le pèlerinage. Si la région reste officiellement abbasside, dans les réalités elle est presque vide administrativement parlant et la gestion est assurée par des clans locaux qui se concurrencent pour le contrôle de la ville et surtout le marché juteux du pèlerinage, cela donnant régulièrement lieu à des violences. Si en période d’accalmie les clans ne se disputent pas, ils se montrent incapables de protéger les pèlerins des pillards environnants, pas plus qu’ils ne sont en mesure de contrer une quelconque armée approcherait les lieux saints. Et c’est ainsi qu’en 930, les adeptes de la secte des Qarāmita, adhérents à une idéologie chiite extrémiste qui donna naissance aux Nizarides, ces fameux Assassins qui ont inspiré Assassin’s Creed et l’introduction de ce mot dans le vocabulaire français pour désigner les tueurs, persuadés que les pèlerins sunnites qui tournaient autour de la Kaaba ne valaient pas mieux que « des porcs et des singes », pillèrent, tuèrent et violèrent durant 17 longues journées. Ils poussèrent l’effroi tellement loin qu’ils s’emparèrent de la Pierre Noire pour la placer dans une autre Kaaba qu’ils avaient édifié dans leur fief. Il fallut attendre l’intervention du Calife abbasside et le paiement d’une rançon conséquente pour qu’elle soit restituée. Et c’est comme cela que les musulmans accomplirent le Hajj vingt années durant sans qu’il n’y ait de pierre noire à la sainte Kaaba. Quand elle revint, elle était éclatée en plusieurs morceaux, les sectaires l’ayant brisé.

‘Ayn al Kaaba, endroit où fut entreposé la pierre noire par les Carmates, aussi appelé la Kaaba des Qarâmita, dans la région de Qatif

Même si l’intrusion des Qarāmita fait figure d’exception, la Mecque fut régulièrement le théâtre d’affrontements entre Califats ou émirats concurrents et/ou dissidents, où le moindre conflit de légitimité pouvait finir en bain de sang devant la sainte Kaaba. Ce fut notamment le cas sous l’Égypte des Tulunides, dissidents des Abbassides, qui réglèrent leur compte au Hajj, et les caravanes Irakienne et Égyptienne s’y affrontèrent. Plus tôt, le Hijaz n’avait pas été épargné de la fitna opposant al-Amîn et al-Ma’mun entre 809 et 813, pas plus qu’il ne l’avait été de la lutte entre Ibn az-zubayr et ‘Abd al-Malik ou de la révolution abbasside entre 749 et 754. Les caravanes égyptiennes et irakiennes réglèrent leur compte une fois encore au Haram lorsque les Fatimides, maîtres au Caire, dans les années 960-70 s’approprièrent la région. S’ajoute à ces conflits extérieurs le fait que la dynastie locale qui s’impose au Xe siècle, celle des Hassanides, dispose de sa propre milice étant en mesure de prendre les armes si elle s’estime lésée dans le paiement des droits que ses émirs réclament. Lesquels se montrent tellement soucieux d’exister que les conflits sont récurrents à cette époque, les historiens parlent même d’un « âge d’or de la fitna« . Ainsi, les califes et sultans ne se risquent que peu à accomplir le Hajj de peur d’être confronté à une mort certaine, et es seuls émirs que l’on y trouve sont ceux des caravanes escortant les pèlerins qui ne s’arment plus seulement pour se protéger du brigandage mais pour prévenir un éventuel conflit. Le climat à cette époque est tel que l’un des chefs Hassanides, l’émir Qatada ibn Idriss, lorsqu’il s’adressa au Calife an-Nâsir après un énième racket de pèlerins par des bandits de long chemin, utilisa ces termes « ce pays m’est cher, mais il m’accable ». Accablant au point où l’historien Taqi ad-dîn al-Fâsi, membre du clan Hassanide, décrit l’anecdote suivante qui opposa les Hassanides aux Mamelouks d’Egypte qui prirent le pouvoir en 1260 : 

 

« En 730, il y eut une grande fitna entre les pèlerins d’Égypte et les gens de La Mecque […]. Le vendredi, alors que le prédicateur s’apprêtait à monter en chaire, un grand désordre survint. Des cavaliers dont des chérifs appartenant aux Bani Hassan, pénétrèrent à cheval dans l’enceinte de la Mosquée sacrée pour mener une expédition punitive. Les gens se dispersèrent et les émirs d’Égypte montèrent à leur tour à cheval. Alors qu’ils attendaient le prêche, ils s’en détournèrent.Tous se mirent à s’affronter à cheval les uns contre les autres. Les marchés furent pillés. Des pèlerins et d’autres personnes dans la foule furent tués et il se produisit de nombreuses déprédations. Nous fîmes la prière du vendredi alors que les épées s’entrechoquaient. Moi et mon compagnon, nous fîmes notre tournée rituelle d’adieu (tawâf al wadâ‘) en courant. Les Turcs et les esclaves impies des Bani Hassan entre-tuèrent tandis que les gens s’enfuyaient vers al-Manzila»

Ainsi, la Mecque avant les ottomans est très instable, et si l’on en croit al-Fâsi dans son « Shifâ’ al-gharâm biakhbâr al-balad al-harâm » qui raconte l’histoire de la Mecque, entre le Xe et le XVe siècle on dénombre 88 interruptions de caravanes, 36 affrontements armés à l’intérieur du Haram, 27 changements de sermon, et 12 pillages de pèlerins. Telle était la situation des Lieux Saints sous les Hassanides, loin, très loin de la théorie idyllique.

 

L’oeuvre ottomane au service des Lieux Saints

Les Ottomans furent maître des lieux quatre pendant quatre siècle, durant lesquels leur présence apporta paix et prospérité. Il faut préciser que lorsque le hijaz passa sous domination ottomane, la plupart des lieux emblématiques hormis les Deux Mosquées Sacrées, étaient à l’abandon. Édifiés une première fois par Umar ibn ‘Abd al-‘Azîz, ils étaient tombés en désuétude pour la plupart, les Mamelouks n’ayant accordé leur restauration qu’à une partie d’entre eux. En 1516, le Sultan Ottoman Selim dit le Terrible, s’empare du proche-Orient après la victoire de Merj Dabiq. L’année suivante, il prit le Caire des mains des Mamelouks et par la même occasion le titre de Calife des mains du dernier des abbassides, lesquels étaient protégés par les tenants du Caire depuis la chute de Baghdad en 1258. Ainsi, il réussit la prouesse d’unifier l’Egypte et le Proche-Orient, mais aussi les territoires allant de l’Europe de l’Est à Djeddah, chose qui n’avait jamais été faite auparavant par aucun conquérant. Contrairement aux abbassides déclinants, le détenteur du pouvoir ottoman est à  la fois sultan et Calife. Sur ce, il devint maître des Lieux Saints et prit l’initiative d’y envoyer chaque année des troupes chargées d’or, d’argent, et avaient notamment pour but de sécuriser les étoffes qui devaient recouvrir la Kaaba.

 

puit de zamzam construit par les Ottomans

 

 

Son fils, le fameux Suleyman, continua sur la lancée de son père : au terme de longues guerres contre les Séfévides il parvient à conquérir Baghdad et l’Irak. Dans un même temps il unifie l’Afrique du Nord par la conquête de la Libye et de la Tunisie. Sulayman par qui tout ce qu’il y a entre le Nil et l’Euphrate fut réunifié, aussi appelé en raison de ses réformes al-Qanūnī, tant en Turc qu’en Arabe, accorda beaucoup d’importance aux Deux Lieux Sacrés, al-Harameïn. A la Mecque, il fit réunir les musulmans au sein d’un même office. Divisés dans de longues querelles théologiques, ils ne priaient plus ensemble et des endroits, maqām, avaient été aménagés pour chaque rite. Ainsi, il y avait le maqām al-hanīfī édifié à l’endroit où se situait auparavant le parlement Quraych, le dâr an-nadwâ, où les hanifites priaient entre eux, le maqām al-mālikī où les malikites priaient entre eux, le maqām ash-shāfi’ī où les shaféites priaient entre eux, et enfin le maqām al-hanbalī, où les disciples de la doctrine d’Ahmed ibn Hanbal priait entre eux. Le voyageur ibn Battuta précise que les Mamelouks, précédents gestionnaires de la ville sainte, étant shaféites, ils obligeaient tout le monde à prier la prière d‘al-maghrib derrière l’imam shaféite. Suleyman abolit cette pratique. Il fit raser les coupoles qui avaient été élevées sur les maqâm et transforma les endroits en makbariya, endroit surélevé à partir duquel l’imam prononce le tekbir de sacralisation pour entrer en prière.

Le maqâm shâfii, converti en makbariya

 

Suleyman le Magnifique offrit un célèbre minbar  sur lequel il fit gravé la formule coranique إنه من سليمان و إنه بِسْم الله الرحمن الرحيم, « Il vient de Suleyman et il est au nom d’Allah Le Tout-Miséricordieux, Le Très-Miséricordieux ». Ce minbar fut démantelé durant la période saoudienne, et si des doutes persistent sur ce qui est arrivé, sa tête est exposée au musée de la Mecque.

Minbar de Sulayman dont il ne reste que la tête, exposée au musée de la Mecque

 

Suleyman le Magnifique veilla également à la restauration d’endroits emblématiques mecquois, comme la maison de naissance du Prophète qu’il fit décorer de riches tapis, et il organisa à l’occasion de la naissance du Prophète, des récitations de prière sur le Prophète dans tous les endroits de la ville. Suleyman transforma également la maison d’Abu Sufiân, celle à propos de laquelle le Prophète dit lors du jour de la Conquête : « Quiconque rentre dans la maison d’Abu Sufian ne subira aucun mal », en hôpital. Il fit également restaurer une maison voisine, celle de la mère des croyants  Khadidja, sur laquelle il fit élever plusieurs coupoles dont une à l’endroit où l’ange Gabriel avait pour habitude de venir avec la Révélation qui fut appelé qubba al-wahi, la coupole de la révélation. La pièce où naquit Fatima, fille du prophète, était signalée et nommée mawlid Fatima. Les voyageurs témoignent que la pièce en question fut signalée jusqu’au règne d’Abdulhamit II par une pierre. La ville de Médine fut également marquée par l’emprunte du Sultan et Calife Suleyman. En 1534, il ordonne une grande restauration de la mosquée du Prophète : les murs sont rénovés, le mausolée du Prophète réparé, bâb as-salâm est réajustée et finement décorée de céramique. En 1540, il fait construire un minaret qui surplombe  bâb as-salâm, le minaret de Suleyman toujours existant, qui se distingue par son architecture différente des autres. Suleyman fait également rénover le mihrâb des hanifites et, étant opposé à la pratique décrite plus haut de prières séparées, son nom change et est appelé « mihrâb de Suleyman ». En 1556, il fit rénover le minbar ainsi que le mihrâb de la mosquée. Suleyman fait également rénover la mosquée Quba, premier lieu de prière dans l’islam.

Au dos du mihrâb de Suleyman

La fille de Suleyman le magnifique, la princesse Sultane Mihrimâh, très pieuse, fit rénover le canal construit par la femme d’Harun Rachid destiné à acheminer l’eau de la montagne de Tâd à la vallée de Arafat. Elle dépensa quelques 100.000 pièces d’or afin de le prolonger de 25 kilomètres, pour que l’eau acheminée puisse alimenter la Mecque également. Les autorités ottomanes organisèrent une grande fête à la fin des travaux où quiconque eut participé fut récompensé. Il est loisible aux pèlerins d’admirer ces canaux, en sortant de Mina, ceux-ci sont visibles sur la gauche.

 

Les canaux construits par la princesse ottomane Mihrimah Sah

 

Et Suleyman al-Qanûnî ne fut pas le seul à prendre soin des lieux Saints de l’Islam. A la Mecque, de nombreuses mosquées furent rénovées et ou reconstruites sous les Ottomans, comme masjid al-Kheyf à Mina et aujourd’hui encore, en s’écartant des limites sacrées du Haram, il n’est pas rare de croiser des mosquées dont l’architecture rappelle celle de la maison ottomane. La majeure partie des restaurations et constructions ottomanes ne sont plus visibles, ayant été détruites ou bien reconstruites par les Saoudiens. Mais il subsiste quelques traces à l’instar de masdjid al-bay’a à ‘Aqaba, construite à l’endroit même où les serments d’allégeance de ‘Aqaba eurent lieu, dont la façade fut refaite par les ottomans en 1556. La maison du Prophète fut régulièrement entretenue par les ottomans qui prirent soin de la conserver. Les ottomans s’impliquèrent également dans la préservation des tombes de personnes qui sont chères à la Umma. Ainsi, le cimetière d’Al Mu’alla où sont enterrés Khadidja al-Kubra et son fils al-Qassim, Asmâ bint Abu Bakr, Abdullah ibn az-Zubayr, parmi tant d’autres, fut richement décoré et aménagé. Sur la route de la Mecque à Médine, ils firent de même avec la sépulture de la mère des Croyants Maymuna, dans l’ancienne wâdî ash-sharîf, à l’endroit où elle se maria au Prophète et souhaita être enterrée. Cette pratique est très critiquée par certains contemporains qui y voient une oeuvre menant à l’associationnisme, le shirk. Dans les faits, jamais l’adoration des tombes n’a été cautionnée et, hormis ce qu’avancent les détracteurs, peu de preuves tangibles nous montrent la présence d’un culte des saints. Quoi qu’il en soit, les nouveaux propriétaires des lieux, par crainte de tomber dans l’associationnisme, ont rasé les différents monuments élevés sur ces lieux, et ils sont bien rares ceux qui connaissent aujourd’hui l’emplacement de la tombe de la mère de Yassir, première martyre de l’Islam, où ne serait-ce que celle de Maymouna. Mais c’est un autre débat.

 

Masjid al-Kheyf à Mina, durant la période ottomane

 

A l’intérieur même de la mosquée, les ottomans prirent grand soin de la Kaaba, sécurisant la réalisation de la kiswa, habit noir tissé de dorures recouvrant la Kaaba, changeant régulièrement sa porte et la gouttière en or. La station d’Abraham, maqâm Ibrâhîm, était protégée dans un bâtiment plus grand que celui que vous connaissez. Le plus grand signe et cadeau des sultans ottomans à la mosquée sacrée de Mekkah est surement la galerie ottomane surplombée de dômes, réalisée par le célèbre architecte Ottoman Mimar Sinan sous Murat III, complétant ainsi l’élargissement entamé sous le Sultan Selim II. Les travaux furent définitifs sous Murat IV, fils du Sultan Ahmet qui a donné son nom à la mosquée bleue d’Istanbul. C’est d’ailleurs la seule trace visible du passage des Ottomans qui subsiste après les différentes phases d’extensions saoudiennes. À cette époque, la galerie reposait sur 589 colonnes et permettait de donner accès au mataf par 26 portes différentes. Les travaux réalisés par Murat IV portèrent la mosquée à son extension maximale avant l’époque saoudienne, disposant ainsi d’une surface de 25.000 m². Très attachés à la Sunna et à la sira, vie du prophète, l’endroit d’où le Prophète effectua le voyage ascensionnel, la maison de Umm Hani, fut marquée d’un pilier de marbre rose et on attribua le nom de la porte la plus proche à Umm Hani. Lors de la dernière extension visant à élargir le mataf, la galerie fut déconstruite, restaurée, puis remontée.

Galerie ottomane

 

A Médine, les sultans ottomans prennent aussi grand soin des lieux. Le Sultan Murat III offrit le magnifique minbar en marbre rose que l’on voit dans la rawda. Quand au mur qui fait face à la qibla, il fut décoré sous Selim II, en 1572.

Minbar offert par le sultan Murat III

Les différentes mosquées de Médine ont également connu la main bienveillante des sultans ottomans. La mosquée Quba, outre la restructuration de Suleyman, subit d’énormes travaux de rénovation par les sultans Mustafa et Mahmud II dont il ne subsiste aujourd’hui que la porte d’entrée. Du temps d’Abdulhamid II, elle était un édifice de 1000 m² soutenue par 30 colonnes. La masjid al-jumua, édifiée à l’endroit où la première prière du vendredi fut accomplie, fut également restaurée sous le sultan Bayazid II. Les mosquées Suqya et Sajda furent également rénovées par les ottomans, de même que les mosquées de la manâha, à l’instar de Masjid al ghamama, élevée à l’endroit où le Prophète pria la prière de l’Aïd, qui subit une transformation originale sous Abdelmejid, lequel fit construire 5 dômes rappelant la forme des nuages et l’épisode qui se déroula sous le vivant du Prophète. Elle est surplombée d’une gravure « ô Seigneur accorde l’intercession de notre prophète au sultan Abdulmejid ». Les mosquées Abu Bakr et Omar furent quant à elles reconstruites sous Mahmud II. Il suffit à celui qui veut constater le travail fourni par les détenteurs du pouvoir de la Porte Sublime de rendre visite au Prophète et de constater la partie de l’ancienne mosquée. De l’avis des historiens la période ottomane était pour le Hijaz la plus sereine.

 

Mur qui fait face à la Qibla, tel qu’il a été décoré par les ottomans

L’empire ottoman au service des pèlerins

Les sultans, contrairement à ce qu’affirment leur détracteurs, ne se comportaient pas en spoliateurs ou collecteurs d’impôts. Certes ils contrôlaient les lieux et l’administration locale se limitait au rôle d’intendant. Néanmoins, les restes qui subsistent nous montre qu’au contraire les ottomans étaient attachés à être au service des pèlerins. A titre d’exemple à la Mecque, les bâtiments érigés comme la résidence des Sayyid qui devait servir à l’accueil des descendants du Prophète, l’hôtel de ville, la préfecture, l’école pour filles, témoignent d’une véritable organisation au service des pèlerins. Les ottomans prirent soin de bien s’entendre avec les autochtones à qui ils laissaient la liberté de s’organiser comme bon leur semblait. En échange ceux-ci devaient veiller à ce que l’unité des musulmans soient conservée par l’allégeance au sultan. Le fort d’Ajyad dont la colline où il était situé fut rasée et remplacée pour construire cette pollution visuelle ayant la forme d’un Big Ben qui fait de l’ombre à la Kaaba n’est plus là pour témoigner, mais cette installation abritait les soldats qui n’avaient pour d’autre mission que de sécuriser les lieux et donc les pèlerins. Il faut rappeler que sous les Ottomans, le monde musulman est relativement uni : tous les ports musulmans de Méditerranée par lesquels les pèlerins affluaient appartenaient à un même sultan, et toutes les terres qu’ils traversaient étaient des provinces sous l’autorité d’un même Calife, ils n’avaient plus à payer des droits à des pouvoirs locaux. Cette sécurité que procure l’absence de conflit pour le pouvoir et les facilités engendrées pour les grands voyage fit qu’il y eut un engouement pour le pèlerinage, ce qui explique l’extension sous Murat IV.

Au XVIe siècle, la menace qui pèse contre les pèlerins est portugaise : Vasco de Gama a passé le cap de Bon Espérance, les Portugais établissent un réseau de comptoir et lancent des attaques contre quiconque leur oppose contestation. Aussi, les Portugais se rapprochant dangereusement de la mer rouge, donc du pèlerinage, et en 1497, un bateau avec à son bord 400 hujjaj est attaqué par Vasco de Gama qui fait brûler vif tous ses occupants. Ainsi, les ottomans pour la sécurité des pèlerins font fortifier Djeddah et en font un port important pour le combat contre les portugais. Un deuxième port est mis à contribution pour cette mission, celui de Suakin, en actuel Soudan. Ainsi, en organisant plus d’une dizaine d’expéditions entre 1527 et 1589 contre les positions portugaises, les ottomans montrèrent qu’ils étaient les gardiens des Lieux saints.

Expédition de Piri Reis, 1552

Les ottomans ne veulent pas seulement garantir la sécurité du pèlerinage, ils veillent à ce que personne ne soit lésé. Aussi, lorsque les tribus locales dont l’économie est basée sur le pèlerinage (rien de nouveau sous le soleil) se sentent lésées, ils négocient avec elles des réparations afin que tout marche pour le mieux.  Lorsque le Canal de Suez est creusé, les Ottomans en font également un moyen pour permettre aux pèlerins de se rendre au Hajj, dédommageant quelques caravaniers qui ne faisaient plus leur chiffre.

Gare ottomane de Médine et mosquée al-‘anbariya, appelé « mosquée turque »

L’une des plus brillantes idée de la fin du XXe siècles émane du Sultan Abdulhamit II, celle d’un chemin de fer reliant Istanbul à la Mecque. Lorsque celui-ci, dernier grand calife et sultan ottoman, monte sur le trône, il est l’héritier d’un État en perte de vitesse, endetté, le fameux « homme malade de l’Europe » qui a perdu beaucoup de ses territoires. Le retard que doit rattraper l’Empire ne l’empêche pas de se tourner vers les lieux Saints. Il supervisa la construction d’une voie ferrée unique qui traversa l’actuelle Syrie, Palestine, Jordanie pour finir à Médine. Les travaux commencèrent en 1900 et la ligne fut mise en service en 1908. Ce fut un succès. Elle permit à des  dizaines de milliers de pèlerins d’aller au Hajj pour seulement 3 livres sterling (avec une réduction de 50% pour l’occasion du mawlid nabawi). La gare de Médine et la mosquée Anbariya sont les témoins de cette époque où le monde musulmans n’avait pas de frontières. Lors de la première guerre mondiale, la gare servit à ravitailler les Ottomans qui ne se rendirent qu’après la fin de la guerre, la défendant jusqu’au dernier homme quitte à être affamé et manger des sauterelles.

Qu’Allah accorde sa miséricorde aux Ottomans, protecteur des lieux saints, n’en déplaise aux ingrats qui sans la puissance de feu américaine ne sauraient être maintenus.

À propos de Le Web Master

Historien & militant associatif. Parcours d'études en histoire comprenant notamment l'étude de l'histoire contemporaine (Le premier XXeme siècle ; de 1914 à 1945), de l'histoire culturelle (histoire des minorités au Moyen Age, histoire des femmes, histoire des intellectuels au moyen âge), de l'historiographie (historiographie gréco-romaine, histoire des mouvements historiographiques contemporains), l'histoire Moderne (L'Espagne au XVI-XVII siècle, les Ottomans, Des Lumières à la République), de l'histoire médiévale(Thématiques du Moyen Age en Occident : Economie, Religion, Urbanité, Pouvoir, Échiquier politique, etc), l'Histoire Romaine (De la période archaïque à la République, De la République au Principat, Les éléments du pouvoir impérial), de l'Histoire Grecque (Période classique Période hellénistique), de l'histoire de l'économie (Le premier XXe siècle 1900-1945 Le second XXe siècle 1945-2000), de l'histoire de l'art (l'évolution des arts de la Révolution à la la seconde guerre mondiale) ainsi que d'importantes études sur le monde musulman.

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