Appels massifs à l’abstention des musulmans pour les présidentielles

Bien que le droit de vote soit un droit constitutionnel, souvent interprété comme un « devoir citoyen » par beaucoup, force est de constater qu’un mouvement d’abstention national prend forme dans la société civile, et cela n’épargne pas les français de confession musulmane.

La recrudescence de l’abstention, un phénomène global

D’année en année, les électeurs se désavouent chaque jour un peu plus de la classe politique. Cela se caractérise par la montée de l’abstention. Traditionnellement pointée du doigt comme étant une cause de « montée du Front National » par les partis traditionnels en perte de vitesse, et interprétée comme étant un désintérêt de la chose publique, l’abstention a pourtant évolué au point de devenir l’objet ces dernières années d’une nouvelle forme d’activisme dont les militants ont un message clair : l’abstention n’est pas un désintérêt de la vie politique, mais un acte politique citoyen exprimant le rejet de la classe politique.

Ainsi, depuis le mois de février, un collectif d’abstentionniste qui en avait assez d’être pris pour des désintéressés de la vie publique ont crée une initiative nouvelle, celle des bureaux d’abstentions, dont le principe est de s’inscrire pour s’abstenir, mené  par le célèbre blogueur Franck Renda qui en est le porte parole. Ce mouvement, dont l’ambiance est bon enfant, s’inscrit dans un sentiment profondément ancré, d’une protestation bien présente, au point où la Toile a vu émerger l’année dernière toute une mode d’autodafés de cartes d’électeurs. Ce phénomène est national, touche toutes les couches de la population, il n’exclue pas les français de confession musulmane, plutôt réceptive et habituée à ces débats.

Frank Renda et ses 400 bureaux d’abstention pour 2017

Abstentionnisme contre moins-pirisme : un éternel débat dans la communauté musulmane

Il faut dire qu’au sein de la communauté musulmane en France, la question du vote est l’objet de débats parfois houleux. Pour comprendre pourquoi, il faut déjà partir d’un constat : la communauté musulmane, pour divers facteurs, est de manière générale abstentionniste et plutôt orientée à gauche. Certains pourront se dire « mais il n’y a pas de statistiques ethniques dans ce pays, comment faire pareil constat ». N’en déplaise aux adeptes des discours policés, la typologie des bureaux de vote est bien connue des appareils des partis, et si des modifications de cartes électorales interviennent à presque chaque changement de majorité, c’est tout simplement pour limiter la casse aux élections intermédiaires, législatives notamment durant la période où s’appliquait le septennat, pour renforcer des positions et s’approprier de nouveaux fiefs électoraux. C’est tellement lisible qu’aujourd’hui on peut quantifier le vote musulman qui, à hauteur de 2,4 millions d’électeurs, constitue 5% du corps électoral national.

L’abstention de la communauté musulmane s’explique par la convergence de plusieurs facteurs, notamment le sentiment d’exclusion de la part de la classe politique de manière générale, mêlé à la frustration, à un rejet des différentes politiques nationales, aux déceptions d’expériences passées, mais aussi une méconnaissance globales des mécanismes institutionnels. C’est un fait, peu d’enfants issus de l’immigration musulmane font l’ENA où les grandes écoles qui forment les leaders de demain, et les personnes issues des milieux populaires voient souvent d’un mauvais œil ceux qui font de l’entrisme dans les partis, souvent qualifiés de « vendus ». Globalement, lorsque l’on dit à quelqu’un d’aller voter en banlieue, il répond « que ça ne sert à rien », que c’est « tous les mêmes ». Là dessus, ce n’est en rien une spécificité d’outre-périph mais un sentiment bien français, perceptible dans les pâturages de nos ancêtres les gaulois.

Or, un phénomène datant de deux décennies a vu le jour, visant la population musulmane, celui de l’abstention légitimée par des arguments religieux. En réalité il a accompagné le vote musulman avec la constitution de celui-ci, naturalisation des premières générations et acquisition de la majorité civile par la deuxième obligent. L’argumentation religieuse pouvant être résumée au fait qu’apporter son bulletin c’est cautionner une politique qui va à l’encontre de l’Islam, ce qui constitue un interdit, les plus véhéments allant jusqu’à jeter l’anathème (« si tu vote, t’es un kâfir ! ») sur leurs coreligionnaires.

Ce discours religieux était en réalité une réaction à un autre discours qui appelait les musulmans à prendre part pleinement dans la vie civile, notamment par le vote. Les premiers rétorquant que l’on pouvait très bien vivre en France sans voter, l’abstention étant de toute façon aux alentours de 30%, il s’est ainsi élaboré un argumentaire visant à faire croire que les musulmans de ce pays ne pourraient attendre de salut que s’ils passaient par la voie du vote, gage d’intégration. Devant l’absence de projets politiques et la dérive des débats publics autour de l’acharnement sur la place de l’islam en France, les tenants du vote canalisèrent leur argumentation autour du principe du « moindre mal », principe reconnu en Islam, qu’ils calquèrent sur le cas du vote. Ainsi, les non abstentionnistes crurent dérapèrent à leur tour, taxant leurs détracteurs « d’ignorants », de « lâches » voire de « traîtres » ou « d’handicapés mentaux ».

Ainsi, à chaque échéance, la communauté musulmane se divise en deux catégories : les abstentionnistes, assimilés par leurs détracteurs à des « salafistes » (terme à la mode) fondamentalistes ne voulant pas s’intégrer (alors qu’ils ne font ni plus ni moins qu’apporter un argumentaire religieux à ce que leurs compatriotes font déjà), et les votants, assimilés par leurs détracteurs à des gens qui perdent leur temps, modernistes, et identifiables à leur soutien aux politiques nationales. Et c’est ainsi qu’à chaque échéance le débat resurgit dans les mosquées et sur le web, au point où la requête Google « voter est-il haram » nous donne plus de 700.000 occurrences. Jusqu’à cette année.

 

« Abstention active » et « jurisprudence Hollande », un nouvel argumentaire abstentionniste

Cette année, les français de confession musulmane sont appelés à élire le prochain président de la République ainsi que leurs députés, et l’on s’attendait aux mêmes débats. Or, les lignes ont bougé puisqu’il semble que ce soit désormais les acteurs musulmans investis dans le domaine politique qui appellent à l’abstention.

Le premier, l’intellectuel suisse Tariq Ramadan, qui a longtemps milité pour la participation des musulmans aux élections en France, lui-même l’un des porte paroles du « moindre-pirisme« , s’est exprimé courant janvier sur le sujet. Il appelle les musulmans de France, visiblement dépassés par un quinquennat Hollande marqué par la politique désastreuse de Manuel Valls, à un mouvement d’abstention qu’il qualifie d’active, « réfléchie », « pensée ». Son discours est disponible dans la vidéo ci-dessous :

 

Autre personnage d’envergure à prendre position pour l’abstentionnisme, Mourad Ghazli, ancien conseiller à la présidence de la République sous Jacques Chirac et membre de l’UMP jusqu’en 2007, parti dont il notamment brigué la présidence en 2002. Dans une longue vidéo posté ce dimanche 19 mars via son compte facebook, l’ancien chroniqueur de RMC et animateur sur le site Oumma.com, après avoir rappelé les enjeux des élections présidentielles et étayé les programmes des onze candidats retenus pour le premier tour, exprime son point de vue, celui d’un « boycott de l’élection », justifié par le vide politique en balayant l’argumentation moins-piriste par la « jurisprudence Hollande ». Le résumé de son allocution est disponible dans la vidéo ci-dessous.

Les deux points de vues sont intéressants, car si les des deux hommes ont des directions politiques différentes, le premier étant plus ancré à gauche et le second à droite (les deux hommes s’étaient notamment opposés en 2005 sur le traité de Constitution Européenne), ils convergent devant le même constat : le quinquennat Hollande est le fruit du vote musulman et le changement de majorité permis par le vote musulman n’a en rien permis d’améliorer l’image des musulmans dans la sphère publique, lesquels sont jetés au pilori au moindre trouble de l’ordre causé par un quelconque individu au taux de mélanine supérieure à la normale.

Au-delà des urnes…

Le fait de constater qu’un changement de majorité ne signifie pas un changement politique réel, permet d’élever un peu plus la réflexion des citoyens de confession musulmane à qui on a trop fait croire, à tord, que le fait de mettre un bulletin dans une urne était un engagement, réduisant les sciences politiques à une vision simpliste de la chose publique. Cela pose la question de l’Etat profond et des mécanismes institutionnels, et rappelle qu’un système comme le nôtre si complexifié par la multitude de corps intermédiaires qui constituent autant de contre-pouvoirs, ne peut être influencé par le vote à lui seul, que des paramètres autres interviennent que nul scrutin ne saurait changer, parmi lesquels la fonctionnarisation du droit français, qui rend les bénéficiaires du services public plus assujettis au corps fonctionnaire qu’aux politiques, ainsi que la communautarisation du droit, faisant de notre droit un droit soumis à celui européen.

C’est également l’occasion de rappeler que la République est bourgeoise, que les grands corps intermédiaires ont compris depuis les années 1980 que cela n’était plus du ressort du seul scrutin, et qu’avant de prétendre influencer au niveau national il fallait peut être commencer par balayer devant sa porte, puisque si au niveau local, là où les choses sont accessibles numériquement parlant, les résultats ne sont pas concluants, il est du domaine de l’utopie que d’imaginer une structuration nationale de la défense d’intérêts, tant les divergences, par la nature même de la structure nationale d’un groupe constitué, sont profondes.

Enfin, cette convergence des points de vue réjouit les abstentionnistes de la première heure, déjà nombreux. Si l’issue du scrutin s’avère incertaine, deux choses sont sûres, ceux qui ne voudront plus voter ne seront plus considérés comme de vilains salafistes obscurantistes fondamentalistes arriérés, et le prochain président devra se préoccuper des législatives qui cette année s’annoncent avec un air de cohabitation.

Sources :

BROUARD (Sylvain) et TIBERJ (Vincent), « Français comme les autres ? : enquête sur les citoyens issus de l’immigration maghrébine, africaine et turque, Paris, Presses de Sciences Po, Nouveaux Débats, 2005, 157 p. [ISBN 978-2-7246-0984-4]

BROUARD (Sylvain) et TIBERJ (Vincent), « L’incorporation politique « à la française » : modèles explicatifs des alignements politiques des Français d’origine maghrébine, africaine et turque », Migrations Société, « Citoyens et enfants de l’immigration », 19 (113), septembre-octobre 2007, pp. 127-148. [ISSN 0995-7367]

DARGENT (Claude), Les Musulmans déclarés en France : affirmation religieuse, subordination sociale et progressisme politique, Cahiers du CEVIPOF, n° 34, Paris, CEVIPOF, février 2003, 97 p. [ISSN 1146-7924]

DARGENT (Claude), « Immigration et émergence d’une culture musulmane en France », Communauté et sociétés : Annales de sociologie et d’anthropologie, « Théories d

À propos de Le Web Master

Historien & militant associatif. Parcours d'études en histoire comprenant notamment l'étude de l'histoire contemporaine (Le premier XXeme siècle ; de 1914 à 1945), de l'histoire culturelle (histoire des minorités au Moyen Age, histoire des femmes, histoire des intellectuels au moyen âge), de l'historiographie (historiographie gréco-romaine, histoire des mouvements historiographiques contemporains), l'histoire Moderne (L'Espagne au XVI-XVII siècle, les Ottomans, Des Lumières à la République), de l'histoire médiévale(Thématiques du Moyen Age en Occident : Economie, Religion, Urbanité, Pouvoir, Échiquier politique, etc), l'Histoire Romaine (De la période archaïque à la République, De la République au Principat, Les éléments du pouvoir impérial), de l'Histoire Grecque (Période classique Période hellénistique), de l'histoire de l'économie (Le premier XXe siècle 1900-1945 Le second XXe siècle 1945-2000), de l'histoire de l'art (l'évolution des arts de la Révolution à la la seconde guerre mondiale) ainsi que d'importantes études sur le monde musulman.

Commentaires

  1. […] attendant que frère Tarik l’énonce[1], ou que d’autres retardataires s’y mettent[2], ils nous appartient désormais de construire & de penser cette idée sans perdre encore des […]

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