Non, les « Arabes » n’ont pas trahi l’Empire Ottoman

C’est une rhétorique absurde,  issue d’une idéologie mortifère, le nationalisme, elle même issue d’un autre siècle, celui de l’Etat-Nation, où les hommes mourraient pour définir des traits sur une carte, qui voudrait que l’Empire Ottoman se soit effondré à cause des « arabes » qui auraient trahi ce dernier. En plus d’être fausse, cette thèse honteuse a comme unique effet celui de diviser un peu plus les musulmans. Explications

Première guerre mondiale, le monde se divise en deux catégories. Les libéraux et les démocrates d’un côté, les puissances impériales de l’autre. L’empire Ottoman est à cette époque en proie à un double coup d’état, celui de 1908 par le mouvement nationaliste des Jeunes-Turcs qui destituent AbdülHamit II, et celui de 1913 des « üç pasalar » qui imposent au sein des nationalistes un triumvirat dictatorial. Son gouvernement, aux mains des nationalistes du İttihat ve Terakki, se range du côté des puissances centrales. Rapidement, la guerre éclate et les puissances Alliées se retrouvent bloquées et ne parviennent pas à envahir l’Empire Ottoman : le front des Balkans stagne, celui de l’est aussi, idem dans le Caucase, tandis que la bataille de Gallipoli a viré au carnage. Les diplomaties françaises et britanniques à la manœuvre cherchent à créer un front plus au Sud, en cherchant à s’allier les tribus arabes. Le nationalisme arabe, né quelques années plus tôt en réaction au nationalisme juif et au nationalisme Turc, est un terreau propice, et ses principaux dignitaires ont été rencontrés au Congrès Arabe de 1913 à Paris.

Juin 1916, le shérif de la Mecque Hussein bin Ali, en pourparlers avec les Britanniques, se révolte, accompagné de tribus, lançant des opérations militaires contres les garnisons ottomanes dans le Hijaz. Ils sont un peu moins de 2.000, mais les Alliés ont besoin de diffuser la nouvelle pour appeler l’ensemble du monde arabe à se révolter et semer le doute dans les troupes ottomanes. A partir de cet évènement, immortalisé au cinéma dans le très célèbre « Lawrence d’Arabie » où se distingua de feu Omar Sharif, la légende de l’émancipation arabe vis à vis des tortionnaires Turcs naît. Elle servit d’argument aux nationalistes arabes dans les nouveaux pays inventés après la première guerre mondiale pour se légitimer, et aux nationalistes turcs pour expliquer leurs défaites. Ainsi, dans les manuels d’histoire ce n’était plus d’un côté une poignée hurluberlus armés par l’Occident, mais les fondateurs de la Patrie, nobles libérateurs du joug des Ottomans suivis par des foules les acclamant. De l’autre côté, ce n’était plus une défaite des nationalistes putchistes qui ont embarqué l’Empire dans la folle entreprise d’une guerre qui fut sa dernière, mais une humiliation à cause de ces vilains arabes qui plantaient dans le dos les vaillant Turcs. Ainsi, ceux qui étaient frères durant un millénaire par la foi se retrouvèrent ennemis par les traités signés après 1918, séparés par des frontières qui leur étaient jusque là inconnues, et des manuels scolaires propagandistes interposés.

Ces synthèses simplistes hantent encore l’esprit de millions de personnes, ancrées dans ce carcan idéologique qu’est le nationalisme, mais la dure réalité des faits ne peut excommunier de l’histoire ces centaines de milliers d’hommes Arabes qui se sont battus pour l’Empire Ottoman aux côtés de leurs frères turcs, bosniaques, lazes, kurdes, entre autres ethnies qui composaient cet Empire de la Foi.

Ainsi, lors de la bataille des Dardanelles en 1915, les troupes arabes étaient présentes en masse. La bataille de Cannakale est une des plus grandes victoires Ottomanes, sinon la plus grande, de la Première Guerre Mondiale. On trouve chez le spécialiste des provinces arabes ottomanes et des mouvements nationalistes arabes, M. Talha Ciçek, dans son ouvrage « La Syrie durant la Première Guerre Mondiale : Politique, Economie et Société » que lorsque les puissances alliées débarquèrent à Gallipoli (Cannakkale en Turc) le 25 avril 1915, celles-ci furent stoppées par la 19e Division du Colonel Mustafa Kemal. Ce que les nationalistes et parfois racistes envers les Arabes ne veulent pas voir ou font semblant d’oublier, c’est que la 19e division de Mustafa Kemal était composée de trois unités d’infanterie : le 57e, le 72e et le 77e. Or, le 72e et le 77e étaient composés uniquement d’Arabes, au point que la 19e Division était surnommée « Halep firkasi », la « Divison d’Alep ». Celle-ci était mal entraînée, au point que le Colonel Kemal (le futur « Ataturk ») dû demander au chef de la IIIe armée Ottomane, le lieutenant colonel Fahrettin, de démobiliser le 72e et le 77e. Quoiqu’il en soit, ces unités de combat formées dès décembre 1914 subirent de lourdes pertes, et d’après l’histoire officielle turque ils perdirent entre les blessés, les morts et les disparus 4.641 hommes du 25 avril au 13 mai 1915. De nombreux documents officiels montrent que les troupes arabes de Gallipoli étaient « indésirables » pour Mustafa Kemal qui avait la volonté de « turquiser » l’armée ottomane. Exclure les gens et les faire passer pour des traîtres, un air de déjà vu… La dure réalité de l’histoire montre qu’il y a deux fois plus de victimes Arabes à Canakkale que d’Arabes qui se sont coalisés sous Lawrence d’Arabie.

Briefing des troupes syriennes à Gallipoli

En Libye, sur le Front plus méconnu du grand public d’Afrique du Nord, ce sont les guerriers Senussi qui ont répondu à l’appel du Calife AbdulHamid, mobilisant plus de 10.000 hommes pour harceler les Britanniques en Égypte et les Italiens le long de la côte méditerranéenne, de novembre 1915 à février 1917. Tant bien que mal, ils prêchèrent le Jihad en Egypte et durent combattre les Soudanais alliés aux Britanniques. Le détail des opérations est indiqué dans « un aperçu des campagnes égyptiennes et la Palestine : 1914-1918 » de Bowman-Manifold. Ceux qui insultent les Arabes de traitres doivent entendre que les Jeunes-Turcs ne ravitaillaient que peu en armes les Senussi, à un point où ces derniers se firent plus d’armes en volant celles des Italiens et Britanniques qu’en attendant celles de Constantinople. Ils doivent également entendre que l’entente était telle que le prince héritier Osman Fuad fut envoyé sur place en sous-marin, débarqué à Misrata, et que ce dernier tenait encore la Tripolitaine quand les nationalistes du İttihat ve Terakki se sont rendus le 30 octobre 1918. Qui a trahi qui ?

Les Senussi en armes durant la Première Guerre mondiale aux côtés des Ottomans
Le prince héritier Osman Fuad, à Tripoli en 1918

En Irak, le plus grand fait d’arme Ottoman du premier conflit mondial dans la région est la Bataille de Kut-ul-amara, bataille qui fut gagnée par le concours des tribus arabes irakiennes. Ceci étant de notoriété publique, à un point où l’actuel président turc Recep Tayip Erdogan a salué et rappelé cette fraternité lors du centenaire de la bataille il y a quelques mois. Les troupes arabes étaient également présentes durant la bataille de Madaïn en 1915, victoire stratégique ottomane.

Célébration du centenaire de la bataille par les autorités turques
Troupes Ottomanes régulières alliées à plusieurs milliers de membres des tribus Arabes locales

Concernant la Palestine, là où les combats furent les plus durs et les plus éprouvant, les Arabes étaient présents à tous les évènements de la campagne du Sinaï et de Palestine : ils étaient présents à Magdhaba, à Rafa, aux trois batailles de Gaza, à Beer-sheva et à la terrible bataille de Meggido. La dernière cité à se rendre est une ville arabe, Alep, conquise 26 octobre 1918, quatre jours avant l’armistice de Moudros. Les racistes envers les arabes doivent entendre que 27% des soldats faits prisonniers en Palestine étaient Arabes, (voire le travail de l’ancien officier américain Edward J. Erikcson, reconverti en historien) qui dit textuellement que cela correspond vraisemblablement aux réalités des effectifs ottomans. Mais dîtes-moi, si en France 30% de l’armée est Arabe, le front National serait-il capable de dire que les Arabes trahissent la France et ne se battent pas pour elle ?

Troupes arabes ottomanes

 

Alors oui, des arabes ont trahi, ont préféré le projet colonial occidental sous couvert d’émancipation au projet Ottoman. Ils étaient 1.700 lors de leur plus grand fait d’arme à Aqaba, aidés des Britanniques. Soit une goutte d’eau comparée à l’écrasante majorité des Arabes solidaires de l’Empire Ottoman, incarnation de la souveraineté musulmane en terre d’Islam, et ils furent plus de 300.000 à servir dans les rangs ottomans.

Le long XIXe siècle fut une période charnière où les sociétés des grands empires se divisèrent en partisans des nationalismes et partisans des Empires, en conservateurs et en progressistes, en partisans de l’Islamisme et partisans des Lumières occidentales plus particulièrement pour le monde musulmans. Ce fut le cas pour la société anatolienne, ce le fut également pour les sociétés arabes. Qui a tord, qui a raison ? Des tords il y en a eu des deux côtés, et ceux qui accusent les Turcs de traîtres sont autant dans l’erreur que ceux qui accusent les Arabes de traitres. Pour le musulman, le traitre est d’abord celui qui fit emprisonné le Calife pour y installer un modèle de société copié sur celui de l’Occident.

Ainsi, nous croyons en la fraternité entre les Arabes et les Turcs au nom de l’Islam, nul besoin d’éplucher les livres pour s’en convaincre, c’est aussi clair et visible qu’un le nez sur un visage. Tous les historiens s’accordent pour dire que ce sont les nationalismes qui ont eu raison de l’Empire Ottoman. Si ceux qui sont hostiles à cette idée préfèrent faire le choix de cette idéologie nauséabonde née au XIXe siècle, ils en ont le droit, la République leur donne même la possibilité de croire que c’est une bonne chose. Mais s’ils se croient d’une race supérieure, d’une idéologie supérieure, d’un état supérieur… mais que font-il encore en France ?

À propos de Le Web Master

Historien & militant associatif. Parcours d'études en histoire comprenant notamment l'étude de l'histoire contemporaine (Le premier XXeme siècle ; de 1914 à 1945), de l'histoire culturelle (histoire des minorités au Moyen Age, histoire des femmes, histoire des intellectuels au moyen âge), de l'historiographie (historiographie gréco-romaine, histoire des mouvements historiographiques contemporains), l'histoire Moderne (L'Espagne au XVI-XVII siècle, les Ottomans, Des Lumières à la République), de l'histoire médiévale(Thématiques du Moyen Age en Occident : Economie, Religion, Urbanité, Pouvoir, Échiquier politique, etc), l'Histoire Romaine (De la période archaïque à la République, De la République au Principat, Les éléments du pouvoir impérial), de l'Histoire Grecque (Période classique Période hellénistique), de l'histoire de l'économie (Le premier XXe siècle 1900-1945 Le second XXe siècle 1945-2000), de l'histoire de l'art (l'évolution des arts de la Révolution à la la seconde guerre mondiale) ainsi que d'importantes études sur le monde musulman.

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