La République Française et sa Brigade Anti-musulmane

Quand la France avait officiellement une Police Anti Musulmane…

Un siècle avant les affaires de racisme qui éclaboussent actuellement la Police Républicaine, il y avait en France une police spécialisée pour les Musulmans : la Brigade Nord Africaine du Service des Affaires Indigènes Nord-Africaines, fondée en 1925. Composée de membres ayant servi en Algérie et connaissant donc le fonctionnement du Code de l’Indigénat, cette brigade qui siégeait rue Lecomte avait pour fonction de surveiller les faits et gestes des musulmans vivant en France et de sanctionner de manière « républicaine » les mal-pensants, en utilisant la technique de la dénonciation.

« Criminaliser le moindre délit »

Ainsi, quand un Algérien rejoignait ou participait aux rencontres de l’association anticolonialiste Etoile Nord-Africaine, les « forces de l’ordre » « républicaines » (eh oui, on était pas sous Louis XIV) de la Brigade exerçaient des pressions pour qu’ils se fassent licencier (un air de déjà-vu) et « comme par hasard », les concernés ne touchaient pas leurs allocations (re-un air de déjà-vu). Les musulmans étaient criminalisés au moindre délit, les « balances » étaient les marchands de sommeil qui les extorquaient. Le plus marrant dans tout ça, c’est que cette brigade était censée « protéger » les Nords-Africains musulmans. La gauche dénonça sévèrement ces pratiques (re-re-un air de déjà-vu), mais quand elle arrive au pouvoir en 1936 elle ne fait que des rapports sur le sujet, ne « peut l’interdire » parce que « pas assez de temps pour mettre en place des réformes »(re-re-re déjà-vu, 1936-2016, même combat). Il convient d’être honnête, la brigade visait les « Nords-Africains », priorisait les Algériens mais pas tous, puisque les bénéficiaires du décret Crémieux, eux, étaient peinards. Donc oui, cette brigade agissait uniquement sur les musulmans, et son objectif n’était pas le maintien de l’ordre républicain et l’émancipation des droits de l’homme, non, mais la domestication de ceux que l’on appelait les indigènes. Durant la seconde guerre mondiale et l’occupation allemande, nos « défenseurs de la loi de la République » de cette police raciale furent en première ligne… de la gestapo parisienne, ce qui lui valut sa dissolution à la Libération.

L’historien et maître de conférences à Science Po Emmanuel Blanchard explique : « […] ses principales activités semblent s’être résumées à la recherche des prisonniers de guerre évadés et à la chasse aux Nord-Africains soupçonnés de soutenir les différents groupes de résistants. […] Cette dérive collaborationniste des services d’aide et d’assistance aux Nord-Africains est d’ailleurs quasi générale. À l’été 1944, les services de la rue Lecomte redoublent d’activité, contribuent à l’épuration et harcèlent les personnes qui pourraient témoigner de son activité sous l’Occupation. Dans cette période où tous les acteurs en concurrence font assaut de légitimité résistante, la BNA a pourtant les plus grandes difficultés à faire valoir ses titres de gloire et son utilité. La priorité politique n’est plus au contrôle et à la répression de l’immigration algérienne mais plutôt à la recherche de son assentiment et de sa reconnaissance »

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La Police parisienne et les Algériens 1944-1962, d’E. Blanchard

Le pays libéré du nazisme et étant redevenu une République où on essayait de tirer des leçons du passé, les élites de l’époque se dirent qu’une Brigade Anti Bougnoule (maintenant on ne dit plus bougnoule, mais « français de la diversité », mais ça veut dire foncièrement la même chose, à savoir que la mélanine contenue dans l’épiderme ne rend pas français à part entière), ça faisait pas trop Droit de l’homme, mais qu’en même temps ça restait des bougnoules donc fallait pas non plus les laisser faire, croire et dire ce qu’ils voulaient. Forcément, ils étaient à Paris, pas chez mémère. Cette nécessité de l’affirmation de supériorité de la race blanche et du mépris de l’arabe par l’appareil administratif, qui naquit place Beauvau et qui s’était légitimé dans tout l’hexagone via les programmes de l’école républicaine (« nos ancêtres les gaulois », « la France qui civilise l’Afrique », etc.), trouvait un large écho dans l’opinion. Il eut d’autant plus de succès qu’avec l’accentuation des revendications nationalistes algériennes qui laissèrent éclater la Guerre d’Indépendance, tout sentimental s’apitoyant sur le sort des algériens et les soutenant parce qu’épris de justice et d’équité, était perçu comme un vilain gauchiste, un Rouge à la solde des ennemis de la France et de ses intérêts. Ainsi, il n’y eut pas une Brigade des Affaires Musulmanes, mais d’une manière générale un ministère entier imprégné de ce sentiment dans lequel s’illustra un certain Maurice Papon, qui avec ses copains put noyer les algériens dans la Seine sans que ça soit trop grave, en tout cas pas assez pour inquiéter les fonctionnaires de police et M. Papon.

Algériens en cours d’expulsion suite au massacre du 17 octobre 1961 à Paris

En 1962, l’Algérie devint indépendante, mais un certain nombre d’amis de Papon, de nostalgiques de l’Algérie Française et autres fans de l’OAS incorporèrent le ministère de l’Intérieur. Ah personne ne vota pour eux, et mai 68 avait beau être passé par là, en devenant fonctionnaire ils grimpèrent les échelons, imposèrent leurs revendications, et surtout leurs méthodes. Certes, ils n’étaient pas seuls. Les gens normaux aussi devinrent fonctionnaires, mais force est de constater qu’une partie de la Police développa dans les années ultérieures une politique interne influencée, gangrenée par ce sentiment, avec toujours cette impunité lorsque c’est un arabe ou un noir qui tomba sous ses balles. En fait, ce n’était pas un hasard mais l’emprunte de ce beau-monde qui, avant de lâcher l’institution, l’avait légué à ceux qui pensaient plus ou moins comme eux. C’est bien connu : un système ne remonte que ce qui lui ressemble.

De nos jours, le monde a évolué, la France aussi, sa Police avec. Ce qui était largement admis est maintenant dénoncé à l’unisson, la tectonique sociétale a eu ses effets. Néanmoins, des pratiques rappelant cette époque sombre sont restées, nous interpellant sans cesse et nous questionnant sur la base du problème. Aussi, il convient d’être juste et de ne pas pointer du doigt la police ou le seul ministère de l’Intérieur. Si la proportion de personnel concerné s’est amenuisée, le problème englobe toutes les administrations, et si aujourd’hui les deux tiers des actes islamophobes sont recensés dans les administrations, ce n’est pas anodin. Comprenons que le racisme antiarabe a évolué en racisme antimusulman, que la conjugaison des contrôles de police incessants, des jugements défavorables, des difficultés d’accès à certains milieux s’inscrivent dans une continuité décrite plus haut.

A ces marginaux qui utilisent les institutions pour pourrir des vies, refusant de voir que le monde évolue en se comportant comme l’avant garde de la Gestapo parisienne dans les années 40, nous répondrons par la patience. La France a évolué et elle continuera d’évoluer, malgré eux. Amis lecteurs, faîtes en sorte que l’environnement dans lequel vous évoluez avance avec vous.

 

À propos de Le Web Master

Historien & militant associatif. Parcours d'études en histoire comprenant notamment l'étude de l'histoire contemporaine (Le premier XXeme siècle ; de 1914 à 1945), de l'histoire culturelle (histoire des minorités au Moyen Age, histoire des femmes, histoire des intellectuels au moyen âge), de l'historiographie (historiographie gréco-romaine, histoire des mouvements historiographiques contemporains), l'histoire Moderne (L'Espagne au XVI-XVII siècle, les Ottomans, Des Lumières à la République), de l'histoire médiévale(Thématiques du Moyen Age en Occident : Economie, Religion, Urbanité, Pouvoir, Échiquier politique, etc), l'Histoire Romaine (De la période archaïque à la République, De la République au Principat, Les éléments du pouvoir impérial), de l'Histoire Grecque (Période classique Période hellénistique), de l'histoire de l'économie (Le premier XXe siècle 1900-1945 Le second XXe siècle 1945-2000), de l'histoire de l'art (l'évolution des arts de la Révolution à la la seconde guerre mondiale) ainsi que d'importantes études sur le monde musulman.

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