Fethullah Gulen, le nouveau Djem ?

L’actualité récente a été marqué par la tentative de coup d’état en Turquie, orchestré par les réseaux « parallèles » d’un ancien allié à l’actuel président Recep Tayyip Erdogan et aujourd’hui son ennemi : Fethüllah Gülen. Réfugié en Pennsylvanie où il a trouvé l’asile, ce personnage sombre fait couler beaucoup d’encre. Son entêtement pour le pouvoir ainsi que celui de ses adeptes, les Gülenci, et le fait que ce dernier soit réfugié en Occident loin de la vie anatolienne pour organiser ses coups bas n’est pas sans rappeler la querelle de pouvoir qui opposa le Sultan Bayazid, fils de Mehmet Fatih, à son rival de frère Djem. Retour sur l’exil du premier politicien turc exilé en Occident.

En 1453, le Grand Sultan Ottoman Mehmet Fatih conquiert Constantinople, sonnant le glas définitif de l’Empire Romain d’Orient et de ce que les historiens appelèrent « l’Antiquité tardive ». Il régna jusqu’au 3 mai 1481, date à laquelle il partit rejoindre son Seigneur. Tout semblait désigner le prince Bayazid II pour lui succéder. Eduqué comme un Prince et initié à tous les savoirs connus, il fut nommé gouverneur dès l’âge de sept ans. Lorsque le lendemain de la mort de son père une révolte de janissaires éclate en plein Istanbul, c’est tout légitimement que la régence est assuré en son nom. Proclamé officiellement Sultan le 21 mai, son accession au pouvoir fut bouleversée par les ambitions de son plus jeune frère Djem, plus connu en Occident sous le nom de Zizim, qui à peine une semaine après, à la tête d’une armée de plusieurs milliers d’hommes entreprit la conquête de l’Anatolie. Après avoir défait les troupes de Bayazid le 28 mai et pris Bursa comme capitale, Djem proposa à Bayazid de partager l’empire de leur père en deux, s’octroyant pour lui-même la partie asiatique et confinant son frère à la partie européenne.

 

Conquête d'Istanbul par le Sultan Mehmet Le Conquérant, illustré par Fausto Zonaro
Conquête d’Istanbul par le Sultan Mehmet Le Conquérant, illustré par Fausto Zonaro

Les revendications de Djem étaient insupportables pour Bayazid, qui après en avoir pris connaissance lança ses troupes sur Bursa avec la volonté d’en finir avec le sultan rebelle. C’est ainsi que Djem est défait à Yenisehir le 20 juin 1481. Obligé de se replier à Konya pour échapper à la mort, celui-ci prend la route du Caire au mois de septembre pour rester sauf. La crise en sein du pouvoir ottoman déclenchée par les velléités de Djem ne s’était pas limitée à une lutte fratricide dégénérant en guerre civile. Elle avait permis à de nombreuses tribus turcomanes hostiles au pouvoir ottoman, percevant la situation comme une fragilité, de se rebeller, à l’instar des Karamanides (Qaramânoğullari) qui n’hésitèrent pas à demander une assistance armée aux Croisés encore présents dans la région. Et c’est ainsi que le 21 novembre de la même année, le Conseil de l’Ordre de Saint-Jean de Jérusalem examina la requête du rebelle Kasim, qui pour lutter contre Bayazid demandait 5 galères armées, de l’artillerie, des munitions, et des hommes.

Le Sultan Bayazid II, dit "Le Juste"
Le Sultan Bayazid II, dit « Le Juste »

Si les Hospitaliers de Rhodes n’apportèrent pas leur aide aux rebelles, c’est qu’ils se savaient en position de faiblesse et n’ignoraient pas qu’une guerre contre les Ottomans auraient eu des effets dévastateurs. Néanmoins, ils ne répondirent pas négativement et observèrent la situation se dérouler attentivement, cherchant à en tirer avantage. La diplomatie ottomane ayant un pion d’avance sur les comploteurs, les Chevaliers de l’Ordre de Saint-Jean signèrent un traité de paix d’une durée du six mois avec les Ottomans. Entre temps, la situation était redevenue tendue à l’intérieur du sultanat, et Kasim le rebelle fit pression sur Djem afin que ce dernier retourne en Anatolie, où il rencontra courant mai 1482 des ambassadeurs de Bayazid qui tentèrent de le raisonner. En vain, puisque le prince renégat, décidé à récupérer la partie européenne de l’Empire Ottoman, envoya ses ambassadeurs pour demander l’aide aux Chevaliers de l’Ordre de Saint-Jean dans son entreprise. Le 10 juillet, Firek Süleyman et Dogan Aga arrivèrent à Rhodes pour négocier l’entreprise. Le 17 juillet, ce fut le tour du sultan renégat. Cette hospitalité relançait l’idée de Croisade chez les Chevaliers, lesquels écrivirent en date du 5 aout un texte à l’attention des princes d’Europe dans lesquels ils expliquèrent que Bayazid était devenu vulnérable et que Zizim leur demandait aide pour le renverser. Une fois encore, la ruse d’Allah triompha, les souverains chrétiens ne donnèrent suite et un nouveau traité de paix fut discutée fin aout avec les Ottomans, adoptée avant la fin de l’an 1482.

Entrée du Palais des Maîtres de l'Ordre à Rhodes, où Djem séjourna
Entrée du Palais des Maîtres de l’Ordre à Rhodes, où Djem séjourna

Les Chevaliers s’étant ravisés et ayant compris que Bayazid était sorti vainqueur des luttes intestines, ils comprirent que diplomatiquement il fallait aller dans son sens. Effectivement, Bayazid scella à jamais le sort des dissidents Karamanides en annexant leurs territoires et les soutiens de Djem n’étaient pas assez nombreux. Respectueux des moeurs islamiques -et contrairement à ce que l’on peut lire sur wikipédia-, Bayazid ne fit pas tuer son frère des mains des Croisés et ne leur demanda pas assistance dans pareille entreprise. Au contraire, le Sultan envoya son ambassadeur Kheyreddine pour négocier les frais d’entretien de son frère. C’est ainsi qu’après de nombreuses tractations, la somme de 30.000 ducats annuels fut allouée par les Ottomans aux Croisés exclusivement pour l’entretien du Prince qui voulait être sultan à la place du sultan. Une longue correspondance diplomatique qui s’étala jusqu’en avril 1483 régla les détails de son envoi en France. En terre chrétienne certes, mais loin du pouvoir ottoman, le prix de la tranquilité pour Bayazid. Une mission menée à bien par un certain Huseyin Beg, chargé du Sultan. (les détails des tractations sont consignées au musée du Topkapi : pièces n° TKS E 11982/3, TKS E 6679 et TKS E 3286)

 

C’est ainsi que commença le périple européen de Djem, le prince déchu, qui après avoir transité dans différents endroits demeura à Bourganeuf, à une trentaine de kilomètres de Limoges, dans une tour du château spécialement conçue pour lui. La tour de Zizim est depuis 1911 un Monument Historique.

Le château du Bourganeuf et la fameuse Tour Zizim (à g.), où fut confiné Djem. Crédit photo : Bernard Fontaine
Le château du Bourganeuf et la fameuse Tour Zizim (à g.), où fut confiné Djem. Crédit photo : Bernard Fontaine

Et c’est ainsi que Djem mourrut loin des siens, en 1495. Son corps fut rapatrié quelques années plus tard en Anatolie et repose désormais à Bursa. Certes le cas de Gülen n’est pas celui de Djem, car là où Bayazid a tout fait pour l’écarter et le maintenir à l’écart, Erdogan demande son extradition. Néanmoins, les deux cas nous enseignent que ceux qui refusent le décret divin et se rebellent pour conquérir le pouvoir finissent perdants, quand bien même ils coalisent les grandes puissances à cet effet.

À propos de Le Web Master

Historien & militant associatif. Parcours d'études en histoire comprenant notamment l'étude de l'histoire contemporaine (Le premier XXeme siècle ; de 1914 à 1945), de l'histoire culturelle (histoire des minorités au Moyen Age, histoire des femmes, histoire des intellectuels au moyen âge), de l'historiographie (historiographie gréco-romaine, histoire des mouvements historiographiques contemporains), l'histoire Moderne (L'Espagne au XVI-XVII siècle, les Ottomans, Des Lumières à la République), de l'histoire médiévale(Thématiques du Moyen Age en Occident : Economie, Religion, Urbanité, Pouvoir, Échiquier politique, etc), l'Histoire Romaine (De la période archaïque à la République, De la République au Principat, Les éléments du pouvoir impérial), de l'Histoire Grecque (Période classique Période hellénistique), de l'histoire de l'économie (Le premier XXe siècle 1900-1945 Le second XXe siècle 1945-2000), de l'histoire de l'art (l'évolution des arts de la Révolution à la la seconde guerre mondiale) ainsi que d'importantes études sur le monde musulman.

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