De Biarritz au Muslim Show : l’histoire de la silhouette

En 1609, quand la famille Zuloeta est expulsée d’Espagne avec 300.000 autres Morisques, elle ne le sais pas encore mais elle va contribuer à la grande histoire de France et même rentrer dans le dictionnaire. Précisions.

En 1492, les musulmans d’Espagne perdent leur dernier royaume, celui de Grenade, scellant à jamais le destin des musulmans dans la région. Regroupés sous l’appellation « Morisque », ils ont dans un premier temps le droit de pratiquer leur religion. A partir de 1502 et l’échec d’un premier soulèvement andalous, les morisques furent contraints d’abandonner leur religion dans les région de Castille, et cette interdiction s’étendra à l’Aragon en 1526. Luttant contre l’assimilation forcée voulue par la politique inquisitoriale de la « limpieza de sangre« , les Morisques se révoltèrent à maintes reprises, donnant à chaque fois un peu plus l’argument à la Couronne Espagnole un motif pour en finir avec eux. Ainsi, en 1609, leur expulsion définitive d’Espagne est actée. Les morisques doivent partir. Si pour une écrasante majorité d’entre eux la destination fut l’Afrique du Nord, certaines familles empruntèrent d’autres chemins.

Étant une famille du Nord du pays, les Zuloeta ne choisissent pas Oran ou Tanger comme destination mais la France, plus proche, où Henry IV s’était engagé à tolérer les Moresques. C’est ainsi qu’en 1610 cette famille de potiers se retrouve à Biarritz. Elle ainsi que d’autres forment une petite diaspora mauresque à Bayonne et Bordeaux, où celle-ci est tolérée avec le concours de magistrats locaux malgré le décret d’expulsion promulgué par Catherine de Médicis quelques mois plus tard. Rien n’y fait, Bordeaux est un port de commerce important et le cardinal de Sourdis à d’autre choses à faire. C’était sans compter sur la soutien de la population locale qui voyait en eux de laborieux travailleurs dont on craint le départ en cas d’invasion espagnole du Sud-Ouest français. En effet, le travail des morisques était apprécié, et cela permit leur enrichissement.

C’est ainsi que la famille Zuloeta francisa son nom en Silhouette, et exerça son activité lucrative de poterie dont elle se fit connaître par le négoce. Entre les années 1710-20, lorsqu’à Limoges est découvert le Kaolin qui va révolutionner le monde de la poterie et permettre la production de la porcelaine, un des descendant des Zuloeta, Dominique, s’y établit avec son épouse. Sans doute que l’activité qu’il y mena attira sur lui les regards des intendants royaux, puisque ce dernier est anobli et prend donc le nom de Dominique de Silhouette. Ainsi, le nom de Silhouette rentra dans l’histoire.

 

Titre d'anoblissement des Silhouette

C’est ainsi que le petit-fils de Dominique, Étienne De Silhouette hérita du titre prestigieux de Chevalier. Soutenue par la maîtresse du Roi Madame de Pompadour, il fut chancelier de la maison d’Orléans puis contrôleur général des finances de Louis XV pour une courte période. Ses idées en matière de finance (la taxation des plus riches) déplurent fortement à une époque où la noblesse avait un pouvoir et il fut renvoyé de la Cour le 20 novembre 1759 quand il entreprit de s’attaquer au budget de la Cour Royale.

Il subit de nombreuses critiques de la noblesse, et son impopularité était telle que quelques auteurs de dictionnaires, tel Louis-Sébastien Mercier dans son Tableau de Paris, ou écrivain comme Honoré de Balzac, que c’était l’origine du nom commun silhouette.

En effet, le terme « silhouette » était utilisé pour parler d’une vision furtive, « de ce qui est mesquin ou inachevé, évoquant l’état auquel ses mesures réduisaient ceux qu’elles touchaient » nous dit Wikipédia. Il subsiste quelques divergences quand à l’expression : certains disent qu’Étienne aurait pris l’habitude de faire asseoir ses invités près d’un écran de parchemin, les éclairant avec une lampe de sa propre conception et détourant leur ombre. D’autres affirment qu’il était passionné par cette technique, utilisée comme portrait bon marché, que Silhouette lui donna son nom. Enfin, certains disent qu’après sa chute, on s’acharna à le ridiculiser et donc que son nom fut donné par ses détracteurs à des dessins le représentant seulement par quelques traits pour symboliser l’état auquel ses mesures auraient réduit ceux qu’elles voulaient toucher. Sans doute est-ce un peu de tout cela.

Etienne de Silhouette donne son nom à la "silhouette"Etienne de Silhouette donne son nom à la « silhouette » au XVIIIè siècle

 

A ce jour, il existe toujours un Hôtel à Biarritz qui porte comme nom L’Hôtel Chateau Silhouette, dans le centre historique de la ville. Le site de l’hôtel vous explique que ce haut lieu d’histoire est une des plus anciennes bâtisses de la ville, édifiées au début des années 1600, ce qui correspond à la date d’arrivée des Zuloeta à Biarritz. Le site vous apprend également qu’un certain Etienne de Silhouette y a séjourné.

Le château silhouette au XIXè siècle
                             Le château silhouette à Biarritz au XIXè siècle

Enfin, un petit clin d’œil à nos frères du Muslim show qui ont été blâmés par certains de nos coreligionnaires lorsqu’ils optèrent pour les silhouettes pour représenter leurs personnages illustrés en BD. En effet, c’est à partir des années 1760, soit après Étienne de Silhouette, que le style de la silhouette est développé et peaufiné dans tous les milieux de l’art. L’auteur Georges Vigarello la décortique dans son livre « La Silhouette du XVIIIe siècle à nos jours. Naissance d’un défi », Paris, Seuil, 2012, 160 p. On y apprend que ce sont les britanniques qui reprirent le concept de silhouette pour l’affiner et donner l’art du Dandysme, dont la figure fut « Beau Brummell ». Ce pays a mm connu un journal satirique dont les caricatures étaient exclusivement réalisées à base de silhouettes. Des auteurs outre-manche ont écrit de manière précise comment accomplir l’art de la silhouette.

 

Journal satirique "la Silhouette"
           Journal satirique « la Silhouette »
L'art de l'ombre, par l'historienne de l'art Emma Rutherford
« L’art de l’ombre », par l’historienne de l’art Emma Rutherford
L'histoire de la silhouette, par Georges Vigarello que les pseudo-intellectuels détracteurs de Muslim Show peuvent se procurer
L’histoire de la silhouette, par Georges Vigarello que les pseudo-intellectuels détracteurs de Muslim Show peuvent se procurer
La BD Muslim Show es ses silhouettes
La BD Muslim Show et ses silhouettes qui visiblement dérangent

N’en déplaisent aux détracteurs du Muslim Show, les milieux intellectuels et artistiques virent un art dans la silhouette pendant qu’eux criaient à l’obscurantisme et, ironie de la situation, le concept même de silhouette ne nous vient pas des islamo-radicalo-wahhabites, mais de quelqu’un de non-musulman dont les ancêtres étaient musulmans.

 

 

À propos de Le Web Master

Historien & militant associatif. Parcours d'études en histoire comprenant notamment l'étude de l'histoire contemporaine (Le premier XXeme siècle ; de 1914 à 1945), de l'histoire culturelle (histoire des minorités au Moyen Age, histoire des femmes, histoire des intellectuels au moyen âge), de l'historiographie (historiographie gréco-romaine, histoire des mouvements historiographiques contemporains), l'histoire Moderne (L'Espagne au XVI-XVII siècle, les Ottomans, Des Lumières à la République), de l'histoire médiévale(Thématiques du Moyen Age en Occident : Economie, Religion, Urbanité, Pouvoir, Échiquier politique, etc), l'Histoire Romaine (De la période archaïque à la République, De la République au Principat, Les éléments du pouvoir impérial), de l'Histoire Grecque (Période classique Période hellénistique), de l'histoire de l'économie (Le premier XXe siècle 1900-1945 Le second XXe siècle 1945-2000), de l'histoire de l'art (l'évolution des arts de la Révolution à la la seconde guerre mondiale) ainsi que d'importantes études sur le monde musulman.

Commentaires

  1. salam aleykoum. je ne connaissais pas cette partie de l’histoire de l’art.on ne peut tout connaitre….).. merci pour cet article fort bien rédigé et éclairé…wasalam. Liliane

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