Non, le blasphème n’est pas républicain

Depuis l’affaire Charlie, des démagogues au pouvoir via leurs acolytes intellectuels faussaires essaient de faire entendre à qui les écoute encore que le blasphème est républicain, qu’au nom du vivre-ensemble et de la liberté d’expression on pourrait, voire devrait, insulter la religion des autres, niant leur droit au respect.

Ainsi, on nous promulgue l’exemple du bon citoyen qui, lésé dans ce qu’il a de plus intime, devrait être tel un Janus à deux têtes. Là résiderais le progrès en rupture avec un moyen-âge qui aurait empêché les gens de penser et de s’exprimer. Pour les tenants de cette vision des choses, le blasphème n’existe pas, et aucune sacralité ne peut résister à la sacro-sainte liberté d’expression.

Il convient de démasquer le double mensonge, le premier qui voudrait faire croire à une désacralisation de l’espace public en niant tout caractère sacré. Vous et moi savons bien qu’il y a une multitude de sujets tabous que nous n’avons pas le droit d’aborder dans ce pays, de sujets sensibles dont il ne faut pas parler sous peine d’être des transgresseurs, il y a donc de facto une sacralité, une ligne rouge à ne pas franchir. Laïque, certes, athéiste voire, mais bien réelle. Cela est d’autant plus vrai que dès qu’il s’agit d’attaquer les fondements du système politique qui nous régit, ces mêmes « intellectuels » se montrent en bon chiens de garde fidèles à leurs maîtres. Nous ne nous attarderons pas sur les détails de cette partie tant les exemples sont nombreux et vécus quotidiennement.

Le deuxième mensonge, et là-dessus nous nous attarderons, est celui de prétendre que le droit au blasphème s’inscrit dans une rupture avec la période médiévale et l’ancien régime. Là aussi, quel mensonge. On voudrait nous faire croire que durant ces périodes assombries de l’histoire, on ne pouvait pas blasphémer contre la religion. Cela était peut-être vrai pour la religion catholique, et encore dans une certaine mesure, mais qu’en est-il des minorités religieuses ? A cette époque, en ce qui concerne le Judaïsme les juifs étaient constamment moqués et, en ce qui concerne l’Islam, la première caricature du Prophète SWS réalisée en Occident fut le fruit d’un certain Pierre de Montboissier, abbé de Cluny, au XIIème siècle. Ce dernier avait entamé la première traduction du Coran en langue latine dans le but de « combattre » « l’hérésie mahométane » et en avait profité pour caricaturer notre bien-aimé prophète. Conservé à la Bibliothèque de l’Arsenal de la BNF, section des manuscrits latins, le manuscrit Mss 1162 fol. 11 est une réponse haineuse à un hadith cité par le traducteur de l’ouvrage annonçant la Prophétie de Mohammed. Cette caricature n’était pas le fruit d’un travail intellectuel, d’une réflexion constructive, mais bel et bien celui d’une rage sans nom contre celui qui fut envoyé Miséricorde pour l’Humanité. En cette période où la Chrétienté fut emprunte d’un esprit belliqueux de Croisade, dans un contexte de Reconquista en Espagne, ce besoin latent d’ancrer l’anti-mahométanisme dans le monde latin s’inscrit dans ce qu’il convient d’appeler une période de crise identitaire, où l’Occident qui se cherche encore à cette époque veut se définir comme hostile à l’Islam.

Première caricature connue de notre bien aimé Prophète, huit siècles avant Charlie
Première caricature connue de notre bien aimé Prophète, huit siècles avant Charlie

En d’autres temps, Voltaire lui aussi s’était prêté au jeu de la caricature du Prophète SWS, pour d’autres raisons cette fois. L’anticlérical voulant se moquer de l’Eglise, il écrivit une scène de théâtre en 1736 qu’il intitula « Le Fanatisme ou Mahomet ». En ces temps, toute œuvre pour être rendue publique devait passer l’épreuve de la censure royale, laquelle ne laissait rien passer lorsque le clergé, garant moral du Royaume de France, était visé. C’est ainsi que certains écrivains, comme Montesquieu avec ses « Lettres Persanes », pour contourner la règle décrivaient un cadre extérieur à la France et pour en réalité prendre en moquerie la société française, son pouvoir et son clergé. Ainsi dans son ouvrage, lorsque Montesquieu se moque du Sultan de Constantinople il attaque en réalité de roi de France, vu qu’il ne pouvait pas le faire de face. Ce même procédé fut donc utilisé par Voltaire dans sa pièce. Il se livra à une description éhontée du personnage que je ne pourrais vous décrire. Jouée en 1741 pour la première fois, la pièce attire du monde. Cependant, au bout de quelques représentations, les jansénistes s’étant très vite rendu compte que le personnage caricaturé n’est pas Mohammed mais en réalité Jésus, celle-ci est interdite en 1742. Comprenons que le monde occidental était là aussi dans une crise profonde, intellectuelle cette fois-ci, où les milieux bourgeois cherchaient à s’émanciper de la tutelle de l’Église et de son clergé. Il s’agit là d’une période où un courant de pensée traversa l’Europe en voulant la transformer et que l’on appela par la suite les Lumières. Le personnage de Muhammed SWS, suivi par des centaines de millions de « mahométans » qui étaient parvenus à s’imposer de l’Orient à l’Occident reprenant même la millénaire Constantinople, intrigua et ne laissa aucun penseur indifférent. Ajoutons également que le même Voltaire lui-même finira par reconnaître un caractère noble à l’Islam (v. son dictionnaire philosophique).

 

Le Fanatisme de Mahomet, par Voltaire
Le Fanatisme de Mahomet, par Voltaire

En ce début de XXIe siècle, l’espace civilisationnel dans lequel nous vivons traverse de nouveau une nouvelle crise identitaire. La France, après avoir été abusée et leurrée par l’american way of life et après avoir accueillie en son sein des étrangers de tous bords, ceux-là même qui ont construit et défendu le pays à une heure où le français « de souche » vivait à l’heure de vichy, des pans entiers de la population ne reconnaissent plus leur France qu’ils définissent comme celle de leurs grands-parents. Ils auraient voulu que la France demeure immuable dans le temps, elle et son empire colonial dont elle dut se séparer dans la peine, la souffrance et les conséquences économiques, sociales et culturelles qui allaient s’en suivre.

Dans ce beau pays, la bienpensance est aux mains de quelques personnes d’un certains âges, ils composent un club d’oligarques gérontocrates qui maintiennent le milieu de la pensée dans un carcan doré. On les invite partout, dans tous dans les médias (TV, radio, édito presse) et se profilent en deux grandes tendances, avec d’un côté les anciens soixante-huitards libertaires qui reprennent l’anticléricalisme à leur compte au nom de leur slogan passé « interdit d’interdire » et, comme le clergé n’est plus, ce sont les musulmans qui sont dans leur collimateur, eux qui sont si prompt à assumer leur religiosité. On les appelle les laïcards. De l’autre côté, une tendance plus traditionaliste se fait entendre, celle issue des vétérans d’Algérie résignés à ne pas voir se reproduire les musulmans sur « leur » territoire alors qu’ils ont laissé l’Algérie aux algériens, ceux-là mêmes qui se disent fiers de l’héritage chrétien de la France sans jamais aller à l’Eglise, qui se disent républicains mais qui ne donneraient pas leur fille à un arabe. On les appelle les fachos. Bien sut, il convient d’être juste et de ne pas oublier tous ces intellectuels intègres dont on parle peu et qui ne se reconnaissent ni dans l’un, ni dans l’autre. Pour eux, le système a prévu des émissions tardives dans la nuit, que personne ne regarde puisque le lendemain la France doit se lever pour aller travailler et amener ses enfants à l’école. Ils sont pourtant représentatifs d’une France ouverte sur le monde réel, du juste-milieu et qui ne dénigre pas son prochain. Qu’importe, les dictateurs de la pensée, les laïcards et les fachos, ne sont pas intéressés. Les deux courants se détestent, s’exècrent l’un l’autre et parfois cela en vient en mains. Mais, s’il est un point qui les met d’accord, c’est l’Islam. Et, de cet affrontement « idéologique » résulte un alignement sur une politique islamophobe, que l’on retrouve aussi bien à droite comme à gauche dans ce contexte de crise identitaire, lequel s’est donné une icône :  l’hebdomadaire à la dérive Charlie Hebdo. Charlie Hebdo ne caricature pas par esprit, mais par intérêt : quand il n’arrive plus à vendre ses papiers, il caricature le Prophète pour rebooster ses ventes. L’engagement pour les nuls… Se cachant derrière la sacro-sanctitas liberté d’expression, il vient combler un besoin qu’a cette partie de la France avec son problème identitaire à se redéfinir comme contre le Prophète de l’Islam.

Donc, l’injure au Prophète SWS n’appartient pas à l’époque contemporaine. Elle n’est pas l’expression d’une liberté d’expression refoulée et combattue pendant des siècles, elle n’est pas non plus une rupture avec un passé lointain et coercitif où l’on ne pouvait pas s’exprimer. Plutôt, elle s’inscrit dans une logique de continuité chez des personnes en mal d’existence refusant l’autre, puisque de tous temps. La République aurait dû légiférer pour que la dignité des croyants quels qu’ils soient ne soit pas souillé par des haineux, là réside l’esprit de la Constitution. Il convient de le dire, c’est bel et bien ceux qui incitent à se moquer de la foi des gens pour quelque profit ou réputation qui sont les « petits entrepreneurs de la haine ».  En attendant, es républicains n’ont pas su faire de la République un espace de dignité pour les Croyants, au contraire elle s’est inscrite dans la lignée de ceux font fi de ses principes.

À propos de Le Web Master

Historien & militant associatif. Parcours d'études en histoire comprenant notamment l'étude de l'histoire contemporaine (Le premier XXeme siècle ; de 1914 à 1945), de l'histoire culturelle (histoire des minorités au Moyen Age, histoire des femmes, histoire des intellectuels au moyen âge), de l'historiographie (historiographie gréco-romaine, histoire des mouvements historiographiques contemporains), l'histoire Moderne (L'Espagne au XVI-XVII siècle, les Ottomans, Des Lumières à la République), de l'histoire médiévale(Thématiques du Moyen Age en Occident : Economie, Religion, Urbanité, Pouvoir, Échiquier politique, etc), l'Histoire Romaine (De la période archaïque à la République, De la République au Principat, Les éléments du pouvoir impérial), de l'Histoire Grecque (Période classique Période hellénistique), de l'histoire de l'économie (Le premier XXe siècle 1900-1945 Le second XXe siècle 1945-2000), de l'histoire de l'art (l'évolution des arts de la Révolution à la la seconde guerre mondiale) ainsi que d'importantes études sur le monde musulman.

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