Des conceptions du monde

La conception du monde que nous avons n’est pas nôtre. Vous voulez en être convaincu ? Lisez ces quelques lignes.

Pour commencer, si je vous demande de fermer les yeux et de vous représenter le monde, tout de suite vient à vous ce planisphère qui hante votre tête depuis l’école primaire. Or, ce planisphère, comme tout les planisphères d’ailleurs, est une déformation humaine, car dès lors que l’on retranscrit un modèle sphérique à plat, il y a forcément une déformation du à la projection adaptée. Ainsi, la projection le plus souvent utilisée à travers le monde « civilisé » -occidental, quoi- est la projection dite de Mercator. Cette projection est faussée car l’Inde (3 millions de km²) a la même taille que la Scandinavie (1 million de km²), l’Europe semble plus grande que l’Amérique du Sud alors que cette dernière est deux fois plus grande que l’Europe, entre autres. Mais intéressons nous au personnage : qui était ce Mercator ? Un mathématicien européen qui réalisa cette projection. Jusque là, rien d’inquiétant, sauf que l’adoption de ce modèle vient balayer les siècles de cartographie arabo-musulmane dont se sont copieusement inspirés ces « humanistes » du XVIe siècle, époque où il n’y avait pas le copyright, et il y en cela une volonté manifeste d’imposer une manière de penser le monde. Le message est double, avec d’une part « nous n’avons pas à penser le monde comme des arabes ». Ceci a pu être vérifié dans de nombreux domaines à l’époque où le monde occidental chrétien était en rivalité avec le monde musulman. Par exemple les espagnols n’ont pas repris les techniques d’irrigation arabes à la Reconquista, pourtant plus efficaces pour préférer les leurs. D’autre part, cette projection de Mercator arrange les pays du Nord puisqu’elle donne l’impression que ces derniers sont immenses comparés aux continents sous développés. Du coup, le message a évolué : « nous n’avons pas à penser le monde comme des sous-développés, quand bien même notre conception est honteusement fausse ».

Projection de Mercator
Projection de Mercator

Alors, certains vont me rétorquer à juste titre que l’on peut utiliser d’autres projections plus proches des réalités, et c’est vrai, bien que par définition toutes les déformations sont faussées. Cependant, à bien y réfléchir, dans les autres projections comme celle de Peters par exemple, le monde ne change pas vraiment, si ce n’est la taille des continents peuplés de non-blancs : le centre est toujours Greenwich. Ne croyez-vous pas qu’en tant que Croyant le centre du monde devrait être la Mecque ? Ainsi, en fixant Greenwich comme centre du monde, ne sommes-nous pas en train de copier un standard de conception, Vous me suivez ? D’ailleurs pourquoi Greenwich ? Parce que lorsque l’on découpe le monde on obtient des méridiens et des parallèles, dont un passe à Greenwich. Là encore un occidentalisme : le système métrique. Avec un peu de recul et d’honnêteté, ne croyez-vous pas que les autres civilisations ne sont pas capables de diviser le monde selon leurs système de calcul et unités ? Eratostène avait été capable de calculer la circonférence de la terre il y a plus de 3.000 ans, il n’y avait pas de mètres, ni de yards. Attention, il ne s’agit pas de dénigrer le mètre étalon mais de s’interroger pourquoi les musulmans qui ont le « mil » ne l’utilisent plus.

Projection de Peters
Projection de Peters

D’ailleurs si on devait s’attarder un peu sur les unités de mesure, plusieurs pays ont gardé les leurs, par exemple un grande partie du monde anglo-saxon. Pourquoi les américains produisent leur Coca Cola et mettent leur essence en « galons » alors que les musulmans en sont réduits à utiliser le « litre » au détriment du « mudd » et du « sa3 », le tout sur un standard de production centré sur les desiderata de l’Occident ? A titre d’information, sachez que les Australiens sont friands de cartes avec l’Australie au centre. L’Occidentalisme est tellement intégré dans notre façon de penser que quand vous voyez la carte du monde pensée par les Australiens, vous vous dîtes au premier abord que quelque chose ne va pas. Oui, ça ne va pas car Londres, Paris, Madrid, Rome et Berlin ne sont pas au centre du monde…

Planisphère australien
Planisphère australien, avec l’Australie au centre du monde

Ensuite, si on parlait de l’orientation. Toutes les cartes du monde que vous trouverez sont toutes orientées vers le Nord. Pourquoi ? Une « convention », une règle mais pas forcément obligatoire. D’ailleurs une convention venue de l’Occident : le Nord en haut. Saviez vous que les arabes orientaient leur cartes vers le Sud ? L’Atlas d’Al Idrissi, qui date du XIIè siècle est orientée vers le sud et en ce qui est du découpage, pas de méridien ni de parallèles, mais des section en fonction des climats. De nombreuses cartes arabo-musulmanes médiévales sont également orientées vers l’Est. Là encore, l’effet est psychologique : on croit que ce qui est au Nord est au-dessus, alors que ce n’a rien à voir. A titre d’exemple, on trouve des Alsaciens s’exaspérer que « le Bas Rhin est en haut et le Haut-Rhin en bas », parce qu’étant plus au Nord, le Bas Rhin serait plus haut. Or, ça n’a rien à voir puisqu’il s’agit là du relief, mais l’interrogation en dit long sur les perceptions et les représentations communes.

Reproduction de la carte d'Al Idrissi, orientée vers le Sud
Reproduction de la carte d’Al Idrissi, orientée vers le Sud

Donc, le monde tel que la plupart d’entre nous le conçoit est centré sur l’Occident, orienté vers l’Occident, découpé avec des unités de mesures occidentales, et projeté de manière à grandir l’Occident hégémonieux.

Sur les cartes médiévales occidentales, dites en TO, l'Orient est en haut, doù l'expression "orienter une carte"
Sur les cartes médiévales occidentales, dites en TO, Jérusalem est le centre du monde et l’Orient est en haut, d’où l’expression « orienter une carte »

Maintenant, supposons que nous faisons une carte avec la Mecque comme centre du monde, avec un système de découpage basé sur des unités de mesures propres, orientée disons vers le Sud. Là aussi, l’Occidentalisation laisse ses traces : si je vous dit « carte politique », vous voyez comme moi cette carte avec des traits partout et des pays de différentes couleurs. Ils correspondent aux entités étatique que l’espace civilisationnel dans lequel nous résidons reconnaît. Ce qui fait que l’on a des très fortes disparités. Imaginez une carte réalisée par un État antisioniste, Israël n’y figurerait pas. Saviez-vous que sur les cartes argentines, les Malouines appartiennent à l’Argentine, pas sur les nôtres puisque nous sommes alliés de l’Angleterre qui les revendique également. A l’issue de la guerre des Malouines, nous avons en tant qu’occidentaux/occidentalisés appris que l’Argentine avait perdu. Mais en Argentine ils apprennent aussi à leurs enfants qu’ils ont gagné. Qui à tord, qui à raison ? Et c’est aussi ainsi que vous ne verrez jamais apparaître la Transnistrie et l’Ossétie du nord sur une carte éditée en France, et c’est normal, car en Occident aucun pays ne reconnait ses entités, seule la Russie les reconnait. Ce qui fait que si vous étiez en face d’un carte du monde imprimée en Russie, vous verriez ces pays, avec le drapeau en légende et la fiche statistique (capitale, superficie, populations). Donc, tout est question de reconnaissance. On officialise une structure étatique dès lors qu’on la « reconnaît ». Il faut alors reconnaître que les pays « musulmans » post-colonisation ont reconnus des traits tracés par l’Occident, c’est une acceptation. Excusez-moi de chercher midi à quatorze heures (en plus si on met la Mecque à la place de Greenwich, il est midi à quatorze heures pfffiiii), mais pourquoi accepter des traits tracés par un occupant et que rien dans l’histoire de ces régions ne justifient ?

La Transnistrie (drapeau rouge et vert) n'apparait que sur les cartes russes et biélorusses
La Transnistrie (drapeau rouge et vert) n’apparait que sur les cartes russes et biélorusses
A gauche, la carte argentine où les Malouines sont considérés comme une province. Au centre et à droite, des cartes "classiques" où la souveraineté est reconnue à la Grande Bretagne
A gauche, la carte argentine où les Malouines sont considérés comme une province. Au centre, une carte « classiques » où la souveraineté est reconnue à la Grande Bretagne. A droite, une carte qui essaie de rester neutre sur la situation conflictuelle

Maintenant si je vous dit « carte physique », on peut penser qu’il y a là plus de neutralité. Et bien pas tant que ça figurez-vous. Sur une carte physique, vous lisez « Mer rouge », « Himalaya » ou encore « Golfe persique ». Mais qui vous dit que les populations sur place appellent ces région ainsi ? On doit le nom de l’Océan Atlantique à la légendaire Atlantide. Mais sommes-nous censés croire à son existence pour en adopter le nom ? La mer rouge fut longtemps appelée Mer de Qolmuz, mais comme le colon a tranché pour l’appellation Mer rouge, et bien ce fut mer rouge. Le golfe persique n’est pas persique pour les arabes du golfe. Eux parlent du « golfe arabique ». Alors pourquoi s’attarder sur « Persique » si beaucoup plus de pays concernés disent « Arabique » ? Donc le choix des noms même sur les carte physique n’est pas anodin.

Pour les arabes du golfe, le golfe est arabique et non persique
Pour les arabes du golfe, le golfe est arabique et non persique

Pourquoi je vous dis ça ? Pas pour vous rebeller contre les planisphères occidentaux, mais pour se remettre en question et s’interroger en soi-même. Au fond, notre conception du monde est elle le fruit d’un bourrage de crâne, et à quelle logique répond-t-elle ? A-t-on le courage de concevoir le monde différemment ou sommes nous obligés de suivre une conception imposée psychologiquement ?

Tout ça pour dire que le monde est une conception, et que si on veut changer le monde, il faudrait commencer par avoir SA conception du monde. Non ?

 

À propos de Le Web Master

Historien & militant associatif. Parcours d'études en histoire comprenant notamment l'étude de l'histoire contemporaine (Le premier XXeme siècle ; de 1914 à 1945), de l'histoire culturelle (histoire des minorités au Moyen Age, histoire des femmes, histoire des intellectuels au moyen âge), de l'historiographie (historiographie gréco-romaine, histoire des mouvements historiographiques contemporains), l'histoire Moderne (L'Espagne au XVI-XVII siècle, les Ottomans, Des Lumières à la République), de l'histoire médiévale(Thématiques du Moyen Age en Occident : Economie, Religion, Urbanité, Pouvoir, Échiquier politique, etc), l'Histoire Romaine (De la période archaïque à la République, De la République au Principat, Les éléments du pouvoir impérial), de l'Histoire Grecque (Période classique Période hellénistique), de l'histoire de l'économie (Le premier XXe siècle 1900-1945 Le second XXe siècle 1945-2000), de l'histoire de l'art (l'évolution des arts de la Révolution à la la seconde guerre mondiale) ainsi que d'importantes études sur le monde musulman.

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