Les dialectes citadins, selon Ibn Khaldûn

Lorsque l’on s’intéresse de près à la langue arabe, on ne peut que se désoler de constater que dans certains pays pourtant qualifiés d’arabes des pans entiers de leur vocabulaire courant a été déformés, à un point où il ne reste de l’éloquence que des bribes. En constatant, par exemple, la francisation des dialectes maghrébins, avec les allumettes qui deviennent « zalamit« , la voiture qui devient « tomobile« , ou encore l’hôpital qui se transforme en « zbital« , on pourrait être légitimement tenté de penser que ce phénomène de désarabisation de la langue arabe est dû à la colonisation occidentale. C’est pourtant un phénomène antérieur à celle-ci. Analyse de l’historien et sociologue médiéval Ibn Khaldoun (XIVe-XVe siècle).

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Ibn Khaldun était un historien musulman d’origine arabe né à Tunis en 1332. Spécialisé dans de nombreux domaines, il est le reflet d’une époque où le monde musulman était (très, très) en avance sur son temps. Sa façon d’analyser les changements sociaux et politiques qu’il a observés dans le monde musulman à son époque fait qu’Ibn Khaldun est considéré par beaucoup comme le« précurseur de la sociologie moderne ». Dans son ouvrage intitulé « Muqqaddima », Ibn Khaldun définit les dialectes citadins, ce que l’on appelle aujourd’hui darija, ainsi que leur apparition par ce termes :

Les dialectes (lughât) parlés dans une ville appartiennent à la langue (lisân) de la nation ou de la race (jîl) qui l’a conquise ou l’a fondée. Par conséquent, les dialectes parlés dans toutes les villes musulmanes d’Orient et d’Occident aujourd’hui sont des dialectes arabes, quoique la langue parlée par les Arabes de Mudar se soit altérée et qu’elle ait perdu ses flexions casuelles (i’râb). Cet emploi général de l’arabe est dû à la conquête musulmane. Car la religion et la loi de l’Islâm constituent la « forme » qui a pour « matière» l’existence et le pouvoir royal d’une nation. Or, la forme est antérieure à la matière. Et la religion découle de la Loi religieuse, qui est en langue arabe, parce que le Prophète était un Arabe. Il s’ensuit donc que l’arabe a pris le pas sur toutes les autres langues, en terre d’Islâm.

 

‘Omar interdit aux étrangers de se servir de leur langue maternelle: « Ce serait une ruse (khibb) », dit-il. Du fait même que l’Islâm évitait le recours aux dialectes étrangers et que l’arabe était la langue des partisans de la dynastie musulmane, il s’ensuit que ces dialectes furent exclus partout, car le peuple suit l’exemple de son souverain et adopte sa religion68. L’usage de l’arabe devint un symbole de l’Islâm et de la prééminence des Arabes. Les nations étrangères évitèrent de se servir de leurs propres langues dans toutes les villes et les provinces, et l’arabe devint leur langue. Finalement, l’arabe s’enracina comme langue parlée dans les cités et les villes. Et les autres langues firent figure d’intruses et d’étrangères. Mais l’arabe à son tour s’altéra à leur contact, dans une partie de ses règles (ahkâm) et dans ses finales grammaticales, même si sa sémantique (dalâlât) resta la même. C’est ce qu’on appelle les dialectes des « sédentaires » (hadarî), qui sont ceux de toutes les villes musulmanes.

 

D’autre part, la plupart des habitants des villes musulmanes actuelles sont des descendants d’Arabes conquérants, amollis par le luxe. Leurs ancêtres, plus nombreux que les étrangers, les avaient dépossédés de leurs terres et de leur pays. Or, les langues sont héréditaires. Ainsi, l’arabe parlé aujourd’hui (dans les villes) est demeuré tout près de celui des fondateurs, malgré l’altération graduelle due au contact avec les étrangers. Cet arabe est dit « sédentaire », parce que c’est celui des sédentaires et des citadins, pour le distinguer de la langue des Bédouins, qui est plus enracinée dans l’arabisme (‘urûbiyya).

 

En revanche, quand des étrangers comme les Dayla- et, après eux, les Saljûquides en Orient, ou les Zénètes et les Berbères en Occident, eurent pris le pouvoir et gouverné tous les royaumes musulmans, la langue arabe se corrompit au point de presque disparaître.

 

Heureusement, elle fut sauvée par le soin que prirent les Musulmans de conserver le Coran et la Sunna, c’est-à-dire l’Islâm. C’est ainsi que le dialecte arabe sédentaire se maintint dans les villes. Mais, quand les Tatars et les Mongols, qui n’étaient pas musulmans, devinrent les maîtres de l’Orient, la langue arabe s’y gâta tout à fait, parce que l’élément religieux en sa faveur n’existait plus. Il n’en reste plus trace dans ces provinces musulmanes: l’Irâq (persan), le Khorâsân, le Fârs, l’Inde et le Sindh, la Transoxiane, les pays du Nord et l’Anatolie. Le « style » (uslûb) arabe de la poésie et de l’éloquence en a disparu presque complètement. L’enseignement n’y est plus que la technique (sinâ’a) des règles prises aux sciences des Arabes, en retenant leur prose par coeur. Et il est réduit à quelques privilégiés. Par contre, le dialecte arabe sédentaire s’est largement conservé en Égypte, en Syrie, en Espagne et au Maghreb, parce que l’Islâm se maintient et l’exige. Il est donc en quelque sorte préservé. Mais, dans les provinces de l’Irâq (persan) et au-delà, il n’en reste plus trace. Même les ouvrages scientifiques s’y écrivent en langues étrangères, qui sont aussi utilisées comme langues scolaires. Car « Dieu fixe la nuit et le jour» (LXXIII, 20).

La "Muqaddima" d'Ibn Khaldun fut traduit très tôt par les orientalistes
La « Muqaddima » d’Ibn Khaldun fut traduit très tôt par les orientalistes

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Historien & militant associatif. Parcours d'études en histoire comprenant notamment l'étude de l'histoire contemporaine (Le premier XXeme siècle ; de 1914 à 1945), de l'histoire culturelle (histoire des minorités au Moyen Age, histoire des femmes, histoire des intellectuels au moyen âge), de l'historiographie (historiographie gréco-romaine, histoire des mouvements historiographiques contemporains), l'histoire Moderne (L'Espagne au XVI-XVII siècle, les Ottomans, Des Lumières à la République), de l'histoire médiévale(Thématiques du Moyen Age en Occident : Economie, Religion, Urbanité, Pouvoir, Échiquier politique, etc), l'Histoire Romaine (De la période archaïque à la République, De la République au Principat, Les éléments du pouvoir impérial), de l'Histoire Grecque (Période classique Période hellénistique), de l'histoire de l'économie (Le premier XXe siècle 1900-1945 Le second XXe siècle 1945-2000), de l'histoire de l'art (l'évolution des arts de la Révolution à la la seconde guerre mondiale) ainsi que d'importantes études sur le monde musulman.

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