Réflexion de rentrée

Hier à Bourtzwiller, alors que le feu était rouge et que j’attendais inlassablement qu’il passe au vert, je vis cette image, ou plutôt ces trois images : une caricature où l’on voit des banquiers se cacher derrière Obama, sur fond rouge pour évoquer le sang qui coule, une affichette sur format A5 ou A6 « SORAL A RAISON » suivie d’une autre à l’effigie de son livre « Comprendre l’Empire ». Cette situation qui peut paraître toute banale révèle en réalité un certain malaise, tout comme il donne également des solutions. Explications.

Comprendre l'arnaque de Soral
Comprendre l’arnaque de Soral

SORAL ET LA BANLIEUE

A première vue, quand on connaît la galaxie soralienne, on se dit « qu’est-ce que ça fait là ? ». Pourquoi une telle perméabilité des idées soraliennes dans les banlieues de France ? Idéologue d’extrême-droite, on comprend mal pourquoi le concept Soral -et ce qui tourne autour- pénètre en banlieue, territoires héréditairement confinés à gauche. La réponse n’est pas si compliquée.

D’une part, et il faut l’avouer pour cerner le problème, le monde n’est pas dichotomique, ni « tout blanc », ni « tout noir » et il est vrai qu’il a pu déranger certaines personnes par ses prises de position. Sauf que dans le cas Soral, il y a plus de « noir » que de « blanc ». Le fait qu’il a été mis de côté pour son côté « noir » alors que ces prises de positions légitimes dérangeaient, lui ont permis d’endosser le maillot de martyr des médias au nom de la Vérité, enfin de la sienne surtout mais ne lui dîtes pas car le concept de « chacun sa vérité » est un des fondements de la franc-maçonnerie. Comme Soral n’a pas trouvé de discours intellectuel pour le bloquer en face, l’essentiel des critiques lui étant faîtes ne le sont que par l’intermédiaire d’émissions interposées sans réel débats, il se plaça en résistant à la pensée unique véhiculée dans les médias, se donnant l’image de celui que les médias ne convient plus parce qu’il les bloque tous sur certains sujets donnés, en tête pensante de ce que les milieux soraliens appellent « la Dissidence ». Le tout rapporté par YouTube avec montage vidéos à l’appui…

D’autre part, face aux mensonges de la classe politique, de la complicité des médias de masses, aux dénigrements des mouvements citoyens contestataires, pragmatiques et réalistes, de nombreuses personnes dégouttées de tout ce qu’elles voient et entendent fuient le discours politico-médiatique « traditionnel ». Tout ce qu’il y a de plus légitime dans un pays qui garantit la liberté d’expression et la pluralité qualitative de la presse. Sauf qu’un extrême ne doit pas répondre à un autre.

Aussi, une grosse minorité musulmane, majorité parfois, habite dans les quartiers dits populaires. Or, le discours politico-médiatique n’a eu de cesse de s’attaquer à l’Islam pour des raisons que chacun connaît : détournement d’attention, problème d’identité de la société qui n’arrive pas à se regarder en face, lâcheté politique, fond de commerce des journaux en mal de chiffre d’affaires, etc. Le bouc-émissaire juif n’étant plus, il a fallu abattre ses foudres sur quelqu’un d’autre de moins organisé, qui n’a pas la maturité pour répondre, qui n’utilise pas -encore-les cartes qu’il a en main pour contrer ces attaques véhémentes. C’est ainsi que les foudres s’abattirent sur les musulmans, potentiels terroristes, les éternels mal-intégrés, français de la diversité pour ne pas avoir à dire français tout court. Le tout-bien sûr dans une bien-pensance nauséabonde assumée, diffusée au 20h pendant le repas, abreuvée idéologiquement à la sauce Finkelkraut et BHL.

Désinformation politique, BHL et Finkelkraut pour valider ? Déjà deux points communs avec Soral qui exploite la chose et se fait passer pour l’ami des musulmans. Comment ? En leur expliquant que ce qu’il appelle l’Empire en veut aux réalité aux musulmans, que derrière chaque voie qui s’élève contre l’Islam il y a un sioniste. Et s’ils sont attaqués, c’est parce qu’eux aussi représentent une voie dissidente de la bien-pensance qui les exclue. Pour résumer : « venez les musulmans, venez les mal-aimés, rejoignez la Dissidence à mes côtés. N’oubliez pas d’acheter mon livre au passage et les Tshirts ».

UN PHENOMENE DANGEREUX MAIS LIMITÉ

Ce repli idéologique dangereux et sournois constitue une grande erreur.

D’une part, la Dissidence accrédite des personnes qui ne maitrisent pas leur sujets et dont la logique complotiste tend à nier certaines réalités. Que ce soit Imran Hussein dont on se demande s’il est un temps soit peu arabophone qui dit à qui veut l’entendre que le Dajjâl est en Angleterre et que les Gog et Magog sont dans les gouvernements tels des reptiliens sous forme humaine, ou encore ce dentiste marseillais qui nous dit que faire le pèlerinage est un acte interdit « Harâm » parce que l’Arabie est gouvernée par les Saoud, une famille sabbataïste… Ici aussi, même postulat : un économiste musulman qui montre les dérives du système bancaire basé sur l’usure qui en profite pour diffuser ses thèses contredites par quatorze siècles d’érudition, qui se met donc tout le monde à dos pour se victimiser avec son « ceux qui ne sont pas d’accord avec moi sont contre l’Islam », et un dentiste qui montre les dérives de l’industrie pharmaceutique qui en profite pour interdire au gens le Hajj, qui se met du monde à dos donc et qui se victimise lui aussi, toujours au nom de l’Islam, vous vous en doutez bien.

Se référer à ces gens là est dangereux car crée une paranoïa : « la société m’en veut », « ils veulent nous détruire », « les sionistes sont partout » et rajoute en divisions à une société déjà pas mal sclérosée. Là où l’Islam nous dit de ne pas répondre le mal par le mal, la « Dissidence » s’improvise solution pour un monde meilleur, occasionnant un mal peut être bien plus grand.

D’un point de vue religieux, puisque le discours soralien tente à s’orienter vers les musulmans, c’est une aberration :

  • Premièrement, les personnes qui doivent prendre la parole, du moins celles que l’on écoute, doivent être des personnes de savoir et non pas des autodidactes sans aucune formation, et qui s’expriment dans leur domaine de compétence, et cela même pour la vie mondaine. On ne demande pas à un mécanicien d’opérer un enfant, pas plus qu’on ne demande à un informaticien de confectionner des médicaments. Allah dit « et demandez aux gens de savoir, si vous ne savez pas » et non pas « et partez sur Youtube écoutez qui vous défoulera, si vous êtes dégouttés des gens ». 
  • Deuxièmement, ce discours dont la teneur est de manière caricaturée « si le monde est pourrie c’est à cause d’eux, pas de vous » soulève la question de l’engagement des musulmans au sein de la société. Or, la vision soralienne implicite deux solutions : la première est la légitimation de la passivité, puisque de toute façon si vous vous investissez dans le domaine citoyen de manière indépendante, « ils » seront là pour vous bloquer. Or, le Coran nous enseigne qu’il faut rendre le monde meilleur, que cela est une tâche semée d’embûches et enjoint à la patience dans cela. Le seconde est de l’engagement naïf, puisque Soral et sa clique vous propose de vous engager dans sa dissidence. Là aussi, pour s’engager, il faut que les tenants et les aboutissants de cet engagement respectent un minimum les préceptes de l’Islam. Et militer pour Marine Le Pen, qui considérait dans son programme que l’armée française était polluée par les musulman, qui veut interdire le voile sur tout le territoire… pas très islamique tout ça.
  • T
    roisièmement
    , et c’est peut être le plus grave, les thèses soraliennes constituent une forme d’associationnisme, de « shirk » en arabe. Car avec la logique dissidente, s’il se passe quelque chose de grave dans la communauté musulmane, ce n’est plus une épreuve d’Allah pour se remettre en question, mais un complot sioniste pensé il y 250 ans, voire plus… Celui qui fait les situations, ce n’est plus Allah mais les sionistes. Celui qui décrète et donne à chaque chose son terme, ce n’est plus Allah qui est au dessus de toute chose mais Netanyahou avec le soutien des Francs-maçons. Pire, Allah serait faible puisqu’il n’arrive pas à déjouer les ruses des complots illuminatis et les croyants sont ainsi des pauvres impuissants au main d’un Seigneur incapable de bloquer le Grand Orient, les satanistes en seraient là par leurs incantations alors que nous autres simples musulmans la prière et l’invocation auraient moins d’effet. Lâ ilâha illAllâh… Même si cela n’est pas dit ouvertement, c’est ce que cela veut dire. Cette logique machiavélique avec d’un côté les forces du bien en sous-nombre et de l’autre les forces du mal en surnombre est caduque dans l’Islam, puisque le crédo nous enseigne qu’il n’y a de force et de puissance que par Allah, et qu’Allah ne change pas l’état d’un peuple tant que ce peuple ne change pas. J’avoue ne pas comprendre comment des personnes avec une éducation islamique peuvent tomber dans ce panneau. Nous n’ignorons pas les complots qui sont ourdis par-ci, par-là, que nos gouvernements sont régis par des logiques de lobbying et que certaines vérités sont cachées dans les médias de masses. Mais de là à contredire le dogme de l’Islam…

En plus tout cela, les récentes prises de position de MLP en faveur d’Israel et des militants de la LDJ -ennemis idéologiques de la Dissidence-, ainsi que la possibilité d’une alliance américo-iranienne pour cerner le problème irakien ont bien mis à mal les théories soraliennes. Nous n’auront de cesse de le répéter : un extrême n’est pas la réponse à un extrême, et les masques finissent toujours par tomber.

A l’heure où les cloches d’écoles retentissent pour la rentrée, le maître mot pour éviter aux nouvelles générations de reproduire le scénario du passé est l’éducation. A tous les hommes politiques, professeurs et acteurs du terrain, si vous êtes honnêtes, vous éduquerez les gens et il vous le rendront. Si vous êtes malhonnêtes dans le dépôt qui vous est confié, vous préparez les problèmes à venir et là aussi ils vous le rendront, mais différemment, et ça fait plus mal.

Bonne rentrée.

À propos de Le Web Master

Historien & militant associatif. Parcours d'études en histoire comprenant notamment l'étude de l'histoire contemporaine (Le premier XXeme siècle ; de 1914 à 1945), de l'histoire culturelle (histoire des minorités au Moyen Age, histoire des femmes, histoire des intellectuels au moyen âge), de l'historiographie (historiographie gréco-romaine, histoire des mouvements historiographiques contemporains), l'histoire Moderne (L'Espagne au XVI-XVII siècle, les Ottomans, Des Lumières à la République), de l'histoire médiévale(Thématiques du Moyen Age en Occident : Economie, Religion, Urbanité, Pouvoir, Échiquier politique, etc), l'Histoire Romaine (De la période archaïque à la République, De la République au Principat, Les éléments du pouvoir impérial), de l'Histoire Grecque (Période classique Période hellénistique), de l'histoire de l'économie (Le premier XXe siècle 1900-1945 Le second XXe siècle 1945-2000), de l'histoire de l'art (l'évolution des arts de la Révolution à la la seconde guerre mondiale) ainsi que d'importantes études sur le monde musulman.

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