Ce soir la France jouera deux fois

Dix-sept des 23 joueurs de la sélection algérienne de football engagés dans la coupe du monde de football au Brésil ont la nationalité Française. Suscitants l’indignation de certains politiciens, l’admiration des algériens de France et l’engouement des spectateurs du monde entier sous l’effet des projecteurs, leur cas n’est plus anodin et soulève plusieurs questions. Eléments de réponse.

C’était le 19 novembre dernier, à Blida (Algérie). La Khadra, « la Verte » en arabe, se qualifiait pour sa quatrième coupe du monde grâce à un but de Madjid Bougherra. L’Algérie entra en liesse, les algériens de France avec. Mais « Madjic » n’est pas un algérien comme les autres, car il a la double nationalité. Il a grandi à Dijon où il évolua dans de petits clubs, avant de se retrouver sur le devant de la scène avec les Glasgow Rangers en Ecosse. Son cas ne fait pas figure d’exception chez « les Verts ».

DES MOTIVATIONS DIVERSES

L’extrême-droite n’hésite pas à montrer du doigt ces talents formés en France pour la plupart, leur reprochant d’être de mauvais français parce qu’ils n’ont pas choisi le bon côté de la méditerranée pour jouer au foot. Si la récente (et énième) polémique de Marine Le Pen sur la suppression de double-nationalité suite aux quelques incidents ayant suivi les matchs des Fennecs apparait comme banale, le sondage du Point qui se demande s’il faut “retirer aux Français d’origine algérienne leur double nationalité« , illustre bien ce ressenti.

Dès lors, il convient de s’intéresser aux motivations de ces joueurs. Il convient de préciser ici que tous ont une double culture, l’une n’empêchant pas l’autre de s’exprimer et de ressortir. Certains, comme Carl Medjani et Liassine Cadamuro n’avaient jamais mis les pieds dans leur pays d’origine, et c’est grâce à leur sélection en équipe nationale algérienne qu’ils l’ont découvert (en 2010 pour Medjani et 2012 pour Cadamuro).

Ce qui ressort de l’ensemble, c’est que la seule opportunité de jouer dans une équipe nationale qui s’offre à eux est bien celle proposée par la sélection algérienne. Il faut avouer le nombre de places est limitée et les prétendants sont nombreux, trop nombreux.

Certains y sont depuis 2004, comme les deux dijonnais Madjid Bougherra et Mehdi Mostefa, rejoins par la cuvée 2010 et des joueurs tels que Djamel Mesbah, convoqués par le précédent sélectionneur Rabah Saâdane pour la coupe du Monde 2010.

Outre la possibilité de carrière internationale, le retour aux origines semblerait expliquer l’engouement des joueurs. Ainsi Faouzi Ghoulem, qui à seulement 24 ans a déjà une coupe de la Ligue et une coupe d’Italie à son palmarès expliquait en 2010 « être attaché au bled », que « jouer avec l’Algérie est pour moi un devoir » tout en ajoutant « je ne crache pas dans la soupe, j’aime bien voir la France gagner ».

Ne pas cracher dans la soupe. Eh oui Marine, à la différence de tes électeurs qui crachent dans la soupe en oubliant que si la France est libre aujourd’hui, c’est un peu beaucoup grâce aux Arabes et autres Noirs qui y ont laissé leur peau pendant que la (très) grande majorité de tes « compatriotes » baissaient leur pantalon pendant la guerre, les franco-algériens internationaux eux ne crachent pas dans la soupe, à l’instar de Mourad Boudebouz ou de Madjid Bougherra qui finance la vie associative de son quartier.

Outre cela, jouer en équipe nationale algérienne relève du challenge : le pays est jeune (indépendant depuis 1962), sort d’une guerre civile, et s’inscrit dans une perspective d’ouverture qui leur ouvre des portes. La dynamique sportive avec la quasi totalité des joueurs évoluant dans des championnats européens est plus qu’intéressante. L’Algérie est encadrée par un coach de renom et expérimenté, Vahid Halilhodzic,  sait s’adapter au football européen tout en ayant les particularités du football africain… autant d’ingrédients qui ont de quoi attirer les binationaux.

"coach Vahid", le sélectionneur qui a permis aux Verts d'atteindre les huitièmes de finale
« coach Vahid », le sélectionneur qui a permis aux Verts d’atteindre les huitièmes de finale

LA REUSSITE DE LA POLITIQUE ALGERIENNE  DE RECONCILIATION

Au delà de l’attractivité, certains facteurs facilitent l’intégration des binationaux au sein de la « khadra ». Le premier de ces facteur est la politique menée par le président de la Fédération Algérienne de Football, Mohamed Raouraoua, qui s’est fixé comme objectif de professionnaliser le football algérien. Ainsi, ce dernier n’hésite pas à se déplacer en personne et à aller convaincre les potentiels joueurs chez eux, et même à visiter leurs parents à domicile accompagné du sélectionneur. Rien n’a filtré sur le discours tenu mais une chose est sûre, il est convaincant et de jeunes recrues se sont greffées aux effectifs algériens, tels Nabil Ghilas et Ryad Mahrez. Cette politique favorise clairement les joueurs issus de l’immigration, au détriment des algériens d’Algérie qui se retrouvent minoritaires.

Le fait que l’opinion publique algérienne ne s’inquiète pas de ce phénomène, c’est que le football occupe une place centrale en Algérie. Tant que les Fennecs gagnent,  c’est bon à prendre (voir ici l’article de l’historien Didier Rey qui explique pourquoi le football a une place centrale en Algérie). Mais aussi, les années passent, les algériens de France sont de moins en moins perçus comme des « immigrés » et cela facilite aussi leur intégration au sein de la sélection nationale.

L’autre facteur important qui explique ce retour aux sources, c’est la modification de la législation de la FIFA. En effet, depuis peu, la FIFA autorise les joueurs ayant joué dans une sélection alors qu’ils avaient moins de 21 ans à changer leur nationalité sportive. Auparavant cela était impossible, et il suffisait qu’un jeune ait joué en -16ans avec l’équipe de France pour ne plus avoir le droit de jouer avec son pays d’origine. Cette règle a changé et les M’bolhi, Feghouli, Brahimi et tous ceux qui ont joué en équipe de France junior par le passé ont pu endossé le maillot des Fennecs.

En tout cas il y a dans cette politique un double message, à la fois au football français et aux footballeurs franco-algériens : vous voulez pas utiliser le potentiel de vos algériens ? On vous les reprend, et on a un projet sérieux. Le message passe comme une lettre à la poste et il tient toutes ses promesses : les fennecs sont rentrés dans l’histoire du football en se qualifiant pour les huitièmes de finale de la coupe du monde 2014 et ont l’opportunité ce soir de se venger du match de la honte de 1982. Il nous est permis à l’heure où ces lignes sont écrites de rêver à un quart de finale France-Algérie… In châ Allah

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Pour aller en quart de finale, l’Algérie devra battre l’Allemagne ce soir

L’ECHEC DE LA POLITIQUE FRANÇAISE D’INTEGRATION

Au delà de la réussite de la politique de la fédération algérienne, le parcours de ces jeunes est caractéristique des jeunes maghrébins en France. A l’instar de ces ingénieurs et autres techniciens supérieurs issus de l’immigration nord-africaine, ils ont du mal à trouver un travail, ils sont discriminés, et tous les amateurs de football ont en mémoire la fameuse polémique sur les quotas en équipe de France (voir ici le dossier Mediapart sur le sujet).

Ce racisme enraciné permet un constat amer, connu et avéré : en France l’Arabe doit travailler deux fois plus que les autres pour réussir et, quand bien même il réussit à porter le maillot des bleus, l’Arabe est français quand il gagne et musulman mal intégré quand la France perd.

Ce constat, troublant, Zidane la légende, l’arabe qui offrit à la France sa seule coupe du monde l’a vécu « Je suis très fier d’être né et d’avoir vécu dans mon quartier. J’ai retenu ce qu’on dit là-bas : on doit toujours aller chercher ce qu’on veut. Surtout quand on est d’ailleurs. Alors, il faut être deux fois plus fort que le Français. Oui, j’ai dû travailler deux fois plus parce que j’étais fils d’immigré », à « fils d’immigré » comprenez « fils d’immigré maghrébin », car jamais un Platini italien, un Djorkaeff arménien ou un Kopa polonais n’a eu à en souffrir. Même Guy Roux a dénoncé publiquement ce racisme ordinaire lorsqu’il défendait (et c’était peut être le seul) Samir Nasri.Non seulement le racisme touche les joueurs mais aussi les supporters (voir ici l’excellent article du Bondy Blog sur le JT pro-FN de Jean-Pierre Pernaud).

Si on s’intéresse au parcours de certains joueurs, on s’aperçoit que la France a du mal à proposer de bons postes à ses franco-algériens. Certes, le milieu professionnel français est restreint mais il est étonnant de voir un M’bolhi qui a joué en sélection nationale française junior et formé à Marseille ne rien trouver en France. Il est étonnant que la star « Madjic » Bougherra a du se contenter de club de banlieues en France alors que ce talent a mis le but qui a qualifié l’Algérie pour la coupe du monde.

Ce racisme est pervers, car il amène le « rebeu » qui perce dans le foot à se confronter à un dilemne : jouer pour son pays d’origine où le niveau n’est pas très élevé ou pour son pays d’adoption qui le pointera du doigt au moindre faux pas ? Dilemne alimenté d’une pression psychologique communautaire car pour nombre d’expatriés, jouer pour le pays colonialiste qui fit souffrir les ancêtres et fit la misère aux parents relève d’un acte de trahison. C’est psychologiquement un choix difficile que chacun doit respecter, le sport ça reste du sport, et comme dirait Platini qui lui aussi n’a jamais chanté la Marseillaise sans toutefois attirer l’attention des obsédés par les gens de couleur : le foot c’est pas la guerre.

Dommage pour le football français, tant mieux pour les Verts.

En espérant que la religiosité des Algériens, musulmans pratiquants qui commencent le mois de Ramadan, qui vont à la mosquée avant les matches, qui font des invocations avant de rentrer sur le terrain, qui se prosternent devant Allah quand ils marquent et dont certains ont une pilosité faciale, ne fera pas d’émules.

En attendant, la « khadra » n’a rien a envier aux Bleus, et ses résultats  est une réponse à ses détracteurs. En espérant les voir demain en quart.

In châ Allâh

 

À propos de Le Web Master

Historien & militant associatif. Parcours d'études en histoire comprenant notamment l'étude de l'histoire contemporaine (Le premier XXeme siècle ; de 1914 à 1945), de l'histoire culturelle (histoire des minorités au Moyen Age, histoire des femmes, histoire des intellectuels au moyen âge), de l'historiographie (historiographie gréco-romaine, histoire des mouvements historiographiques contemporains), l'histoire Moderne (L'Espagne au XVI-XVII siècle, les Ottomans, Des Lumières à la République), de l'histoire médiévale(Thématiques du Moyen Age en Occident : Economie, Religion, Urbanité, Pouvoir, Échiquier politique, etc), l'Histoire Romaine (De la période archaïque à la République, De la République au Principat, Les éléments du pouvoir impérial), de l'Histoire Grecque (Période classique Période hellénistique), de l'histoire de l'économie (Le premier XXe siècle 1900-1945 Le second XXe siècle 1945-2000), de l'histoire de l'art (l'évolution des arts de la Révolution à la la seconde guerre mondiale) ainsi que d'importantes études sur le monde musulman.

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